Jour 60 – De Bourriot-Bergonce à Gaillères

 

 

 

Soixantième jour – Mardi 5 mai 2015
Parcours :  27 km, bêtement trop longs
Hébergement : Mme Guerinet – Gîte « Le Chemin Vert » (35€)


 

 

« J’ai vu Dieu en rêve. Je l’ai questionné : ‘Seigneur, quel est le Chemin qui mène jusqu’à Toi ? – Passe au-dessus de toi-même et tu y es !' » – Bayasid Bismati

Ciel assez nuageux au départ ce matin, mais temps sec. Et à mon avis, la chaleur revient.
Il me faudra surtout bien penser à ne pas négliger la provision d’eau. Bien que je ne sois pas en plein désert, loin de là même, mais certaines étapes me font croiser très peu de villages ou de points d’eau, comme les cimetières par exemple. Alors mieux vaut anticiper, même si cela pèse dans le dos, surtout au départ, cette réserve à l’avantage de s’alléger au fil des heures, des pas, des kilomètres enfin.

Les premiers moments de l’étape me font à nouveau traverser de longues allées rectilignes et monotones mais bordées d’arbres, précieuse couverture naturelle qui offre ombre et fraîcheur et qui sont d’autant plus confortables qu’elles sont composées d’une belle couche de sable damé qui est vraiment l’idéal pour la marche. Pas de chocs, excellent amorti et souplesse lors de la poussée. Un vrai coussin d’air. Ça fait du bien.
Tout à coup je remarque des inscriptions sur le sol et n’y prête guère attention mais comme l’une d’elle est plus grande que les autres, je prends la peine de m’arrêter et de la lire : « Je t’aime St-Jacques » et cette ‘écriture’ me dit quelque chose. Mais oui, et la signature en dessous du texte me le confirme : « Luc » !
Quel personnage quand-même ! Je me demande ce qui lui à pris ? J’espère le revoir un de ces jours d’ailleurs. Voilà bien longtemps que je n’ai pas eu de ses nouvelles. A ce jour et à l’allure qu’il mène il doit quasiment être arrivé au pied des Pyrénées je suppose…

Peu avant d’arriver à Retjons, je trouve une belle plaque jaune et bleue toute neuve proposant une variante qui ajouterait seulement 2,5 km au parcours mais qui permettrait de passer voir une borne très spéciale : celle des 1000 kilomètres restants jusqu’à Compostelle.
J’y vais ? J’y vais pas ?
Bah on m’en à parlé comme étant juste quelque chose à voir mais rien de vraiment spécial. J’hésite encore et puis je me dis que c’est quand même particulier et que je ferais bien ce petit détour.
Petit détour ? Tu parles ! Après cette première plaque j’en ai croisé une seule autre et puis plus rien !
J’ai du en manquer une ou alors elle à disparue. Bref, je me retrouve paumé dans des landes, retrouvant un autre balisage, le quittant, butant sur des grillages bordant l’autoroute de Gascogne traversée hier, faisant demi-tour, me re-perdant. J’ai croisé deux chevreuils mais mis à part leur grâce, leur agilité et le plaisir de les voir, il ne me furent pas d’une grande utilité.
Après une bonne heure de cafouillage, de tours et de détours je finis enfin par retomber sur une balise indiquant le village de Retjons. La borne s’y trouve et donc ça devrait m’y mener.
De fait, je rejoins une route et y arrive enfin. Mais même dans le village les indications sont peu nombreuses et si peu claires que j’ai l’envie de filer tout droit pour essayer vaille que vaille de rejoindre le parcours prévu.
Et puis, finalement, je remarque une toute petite plaque sur le bord d’un bac de fleurs qui indique cette fameuse borne. Enfin j’y parviens !
Et oui, que de kilomètres inutiles ce matin pour juste prendre en photo cette simple mais jolie borne qui semble ancienne avec une coquille gravée dedans et, bien entendu, (ouf! heureusement!) la fameuse inscription « 1000 Km »!
D’autres inscriptions semblent avoir été effacées par le temps ou alors c’est une borne reconstituée car les chiffres semblent plutôt fraîchement repassés, eux. Au pied de celle-ci, quelques malheureuses fleurs. Un arrière gout de piège à touristes du Chemin me reste en bouche. Soit. Au moins j’y serai passé. Voilà. 🙂

Maintenant il me faut rejoindre le tracé prévu et me diriger vers Roquefort. Cela se fera essentiellement par des routes asphaltées mais bien vite je retrouve mon tracé rectiligne, sablonneux et confortable de ce matin. Bien! Très bien même. Et en tout début d’après-midi j’arrive enfin à Roquefort et trouve une belle épicerie toute rénovée. Et surtout, surtout ouverte à l’heure ou c’est utile, à savoir entre 12 et 14h. Le nombre de villages que j’ai déjà traversés à l’heure de du dîner, me réjouissant de trouver un petit commerce, même en ces endroits et une fois devant la porte, cette affiche : « fermé de 12h à 15h » ou de 11h30 à 14h ou même de 12h à 17h. Mais comment est-ce possible ? Fermer aux heures ou les gens ont besoin de petites choses pour préparer le repas ? Je ne comprends pas, mais j’ai appris à faire avec. Et ici, chance absolue, nous sommes mardi (le lundi, la France des petits commerces est morte), c’est bien ouvert et je tombe sur un couple de gérants absolument charmants, serviables et propriétaires d’un beau petit commerce, bien propre, aux produits frais, variés et de qualité. Je suis seul à la caisse et la conversation s’engage immédiatement avec la dame qui est intriguée par mon sac et la démarche entreprise.
Elle me pose un tas de questions et je discute avec plaisir. Mais comme je n’ai pas trouvé de pommes -le truc hyper pratique à transporter, à manger et qui fait du bien, un peu comme les bananes mais qui ont le gros désavantage de vite brunir et s’écrabouiller dans ou autour du sac- je lui pose la question. C’est bien simple : ils en attendent, la livraison est en retard. « Par contre », me dit-elle, « attendez-moi, je reviens »
Elle tourne les talons, se dirige vers la réserve et revient avec deux pommes, me les tends en m’expliquant qu’elle ne peut plus les vendre car elles sont un peu cabossées et à donc décidé de me les offrir. Magnifique et je peux vous assurer que ce genre de cadeau, pourtant insignifiant, fait chaud au cœur !
Je la remercie vivement, leur souhaite bonne chance avec leur nouvelle entreprise et elle me souhait bonne chance également avec la mienne, d’entreprise. Je suis vraiment touché en sortant de ce petit magasin et lorsque, plus tard, je dégusterai les savoureux fruits, je ne maquerai pas de me souvenir de ce couple et de cette agréable rencontre.

Après avoir cassé la croûte sur la place du village, judicieusement munie de quelques bancs, la remise en route est difficile. Les kilomètres des jours précédents avec ces (trop) longues étapes se font bien sentir et il va falloir assurer.
De plus mon détour de ce matin n’a rien arrangé non plus.
L’après-midi sera exclusivement composée d’un parcours sur asphalte avec une chaleur qui se fait de plus en plus insistante. Je suis vraiment très fatigué, à nouveau et je sens que ce parcours de l’après-midi ne se sera pas une partie de plaisir. Je souffre, encore une fois et tout mon corps insiste pour se faire entendre.

Mais vers 15h, voilà que j’arrive à Bostens.
En traversant le village, j’ai instantanément le regard attiré par le clocher d’une église romane. Je m’en approche et, excellente surprise, elle est ouverte!
J’y entre et c’est le choc !
Pour je ne sais quelle raison, je suis littéralement bouleversé en me dirigeant vers le cœur de la petite église, toute en simplicité, superbement entretenue et seulement éclairée par de chaudes lumières judicieusement placées. De plus une musique discrète mais prenante y est diffusée. De la musique sacrée, des chants grégoriens. Je ne sais pas définir d’où elle provient mais l’acoustique exceptionnelle de ce genre d’édifice fait que j’en suis complètement enveloppé, je baigne dedans, m’y enfoui pleinement alors que je suis debout, juste dans le transept. Les larmes coulent depuis peu après mon arrivée et je les sens ruisseler sur mes joues à présent. Mais je ne pleure pas de douleur ou de colère ni de rage, mais bien de joie, je suis subitement libéré de je-ne-sais-quoi. C’est un soulagement immense, une liberté totale accompagnée d’une grande paix qui vient de s’installer en moi. Je suis submergé par tant de beauté, de grâce et d’une énergie inouïe et encore jamais rencontrée sous cette forme jusqu’ici. Je me demande comment je tiens debout, mais en fait je ne me pose pas vraiment la question car la sensation actuelle est clairement un flottement, une légèreté et une nette impression de vivre ailleurs que dans mon corps. C’est parfaitement indescriptible, en fait et je m’en rends bien compte en écrivant ces quelques modestes lignes du mieux que je peux. Ce cheminement ne se raconte pas facilement, vous vous en doutez bien. Il faut le vivre. Et je vous garanti qu’il se vit au plus profond de mon être. Je ne suis plus rien, totalement abandonné à la lumière que cette musique accompagne si bien, au bon moment, à l’endroit parfait.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, ni ce qui s’est réellement passé. Mais quelque chose s’est réellement passé. Après ces instants d’une rare intensité, je reviens à moi, petit à petit. Sensation étrange de sentir à nouveau mon sac qui pèse sur mon dos, mon bourdon dans ma main, mes pieds qui me font mal, mes jambes qui tirent…
Je devrais peut-être dire que je reviens « en moi » car, sans exagérer, j’étais vraiment ailleurs, je peux vous le promettre.
Petit à petit, donc, je me décroche pour revenir à la « réalité » du lieu. Je ne manque pas de remercier pour cet instant exceptionnel et, bien à regret, je tourne les talons. « Bien à regret » n’est peut-être pas l’expression la mieux choisie car, oui, cet instant fut bel et bien des plus intenses mais il m’en reste tant à vivre et je sens subitement que ma place n’est plus ici, qu’il me faut continuer, vivre d’autres choses en d’autres lieux.
En sortant, je remarque une affiche portant l’inscription « Halte Pèlerins » plaquée sur une porte, à ma gauche et que j’avais bien vue en arrivant mais tellement aspiré par le lieu ou je devais me rendre, j’avais passé mon chemin momentanément. Je pousse la porte et découvre une belle petite pièce entièrement aménagée avec une table bordée de quelques chaises, un petit nécessaire de cuisine avec micro-ondes, cafetière, plaque chauffante et un peu de vaisselle, un vieux fauteuil et un lit qui semble bien confortable. L’endroit sent le café frais et j’en remarque dans la cafetière posée sur un vieux meuble. Je m’assied quelques instants sur une chaise, histoire de reprendre mes esprits, si je peux dire. Cet endroit est décidément exceptionnel à plus d’un titre et ce petit logement le complète parfaitement. C’est fou, ça ! Pourquoi ne l’ai-je n’ai pas trouvé dans mon guide !?
Ha! Si il n’y avait pas eu cette réservation à quelques kilomètres d’ici, je suis certain que j’aurais passé la nuit en cet endroit tout simple mais tellement vivant et authentique. C’est ainsi et il me faut reprendre le parcours du jour. Je m’arrache à ce lieu qui restera gravé en moi, au plus profond, j’en suis certain.

Il reste environ quatre kilomètres à parcourir jusqu’à Gaillères et j’arrive chez Mme Guerinet en fin d’après-midi. L’accueil est chaleureux et la dame vraiment très accueillante. Je retrouve Daniel et Nadège ainsi que deux hollandaises très gentilles et qui logeront ici aussi. Nous sympathisons tout de suite et malgré la différence de langue, le courant passe immédiatement. Tout est impeccable ici, à tel point que notre hôte, ayant vécu la pénible expérience des punaises de lit, exige que sacs à dos ne passent pas plus loin que le sas de l’entrée, ils seront enfermés dans une armoire et nous devons ranger ce qui nous sera nécessaire dans des bacs en plastique mis à notre disposition pour entrer plus loin dans sa maison. Grande première étrange mais compréhensible au vu de cette pénible expérience vécue.
J’ai le bonheur de pouvoir m’installer dans une chambre individuelle et dès la douche-lessive réglée, je rejoins mes compagnes et compagnons de route pour discuter et boire un petit coup dans un espace qui nous est réservé. Nous aurions même pu profiter de l’extérieur mais il y refait assez frais et personne ne compte prendre le risque d’un refroidissement. Par contre à l’intérieur, nous pouvons profiter d’un appareil qui permet le massage des pieds. Quelle invention merveilleuse !
L’heure du repas ayant sonné, nous nous retrouvons tou(te)s autour d’une très belle table à laquelle nous partagerons un délicieux souper arrosé d’un bon vin rouge qui porte même l’appellation « Chemin St-Jacques ». Quelle délicate attention! Comme d’habitude l’ambiance est caractéristique du chemin et nous passons un excellent moment de partage et de convivialité.
Une fois rassasié, je ne demande pas mon reste (je ne suis pas le seul, d’ailleurs) et ne tarde vraiment pas à rejoindre ma chambrette et mon lit.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
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