Jour 59 – De Bazas à Bouriot-Bergonce

 

 

 

Cinquante-neuvième jour – Lundi 4 mai 2015
Parcours :  37 km, épuisants
Hébergement : Gîte de la Maillade (35€)


 

 

« Media vita, in morte sumus – Au milieu de la vie, nous sommes dans la mort. » – Antienne de chant grégorien

Après une bonne nuit de repos dans cet endroit magnifique, nous avons pu profiter d’un délicieux déjeuner afin d’être en forme pour attaquer l’étape du jour.
Nous saluons Françoise et embarquons dans la voiture d’Etienne qui nous ramène à Bazas, notre point d’arrivée de la veille.
Encore une fois, quitter pareil endroit est toujours assez difficile, mais tel est le chemin, exemple de vie, d’ailleurs : ne pas s’attacher aux choses, garder contact seulement avec ce qui est précieux et a de la valeur, comme certaines personnes, par exemple.

Très rapidement en sortant de Bazas, le balisage me guide le long d’une ancienne ligne de chemin de fer qui à été déferrée et est aménagée pour les marcheurs et, je suppose, les vélos. Seul désagrément : la piste n’est pas fort bien entretenue et le sol est envahi par des herbes relativement hautes et ruisselantes de rosée qui recouvrent presque entièrement le maigre sentier dédié.
Après seulement quelques centaines de mètres, mes bottines sont trempées mais, fort heureusement, mes pieds restent bien au sec. Je suis impressionné par la qualité de ces chaussures de marche. Forcément elles s’usent, je dois avoir dépassé de peu la moitié de mon périple, à la grosse louche; mais elles sont encore très confortables, la semelle est encore parfaitement dessinée et même si elle à tendance à s’affaisser très légèrement vers l’intérieur du côté du talon, je suis surpris et surtout rassuré par leur durabilité. Quand je vois que d’autres compagnons de marche, partis de moins loin, en sont déjà à leur deuxième paire, je me dis que j’ai peut-être dépensé plus qu’eux au départ, mais que je vais peut-être m’en tirer avec une seule paire jusqu’au bout. En tout cas, c’est bien parti pour 🙂

En marchant, j’ai l’impression de ne pas avancer, tant chaque kilomètre ressemble au précédent et ressemblera au suivant, j’en suis sûr maintenant. Seuls un viaduc bordé de grands arbres bouchant la vue et quelques bâtiments ferroviaires abandonnés ou bien habités par des particuliers parsèment de temps à autre ce parcours très particulier. J’essaye de me repérer par rapport aux bornes kilométriques rencontrées de temps à autre le long de l’ancienne assiette de la ligne et reportées tant bien que mal sur mon croquis. Parfois de manière un peu plus précise grâce à une gare ou un point d’arrêt qui porte encore son identification d’origine, mais c’est plutôt rare et loin d’être évident. De temps en temps une balise du GR suivi permet elle aussi de me situer sur cette ligne quasi droite.

Vers la fin de matinée, voilà que je passe non loin de Captieux et décide de quitter mon tracé rectiligne de voie ferrée pour rejoindre ce bourg et chercher de quoi me sustenter. C’est un assez bel endroit que celui-ci avec son accès principal bordé de vieux arbres de chaque côté de la longue avenue. Arrivé au centre, je croise Daniel et son épouse qui on déjà mangé et en sont au café. Non loin de là, quelle n’est pas ma surprise en remarquant une friterie !
Ça alors! voilà qui me manque et je ne vais pas laisser passer cette occasion 🙂
Bon il faut dire ce qui est, ce ne sont pas celles du pays mais elles suffisent à mon repas de midi et m’apportent un peu de réconfort dans cette longue étape assez difficile.

Après cette bonne petite pause, je file récupérer mon ancienne voie ferrée quelques centaines de mètres plus loin qu’à l’endroit ou je l’ai laissée avant de me diriger vers le centre de Captieux.
Et c’est repartir pour du tout droit, tout plat et malgré tout, pas facile du tout.

Cette étape est spécialement monotone car je suis littéralement enfermé dans une tunnel de verdure, certes fort joli et peuplé d’innombrables oiseaux qui en font une toiture musicale et joyeuse mais toujours tout droit, sans pouvoir observer et admirer les paysages latéraux, croyez-moi, au bout de quelques heures, ça devient pénible et ça semble bien long. L’avantage est que le tracé se trouve bien loin de toute route et donc c’est le grand calme à tel point que la notion de temps s’estompe encore un petit peu plus. Ajouté à cela l’absence de repères visuels permettant de se situer, c’est de nouveau un sacré parcours intérieur qui s’amorce là-haut. C’est encore assez difficile depuis quelques jours mais particulièrement aujourd’hui, je dois bien l’admettre. De nouvelles choses se bousculent en moi et doivent sortir, c’est une évidence. Mais quoi ? Et comment m’y prendre ? Laisser les pensées se mélanger en moi au fil des pas provoque un remue-ménage indescriptible et déroutant au possible, à tel point que j’en viens à ne plus lutter pour essayer de comprendre ce qui se passe mais à me laisser porter, à m’abandonner tant à ce cheminement intérieur que celui qui guide mes pas jour après jour, physiquement.
L’approche de l’Espagne m’interpelle particulièrement depuis peu, je ne sais pas pourquoi. Peut-être est-ce de visualiser plus précisément le parcours déjà effectué ? Et donc celui restant ? Peut-être est-ce le changement de pays, de langue ? De tout cela ensemble ?
Ce Chemin n’est que bouleversement depuis le départ, en fait. Mais il se trouve que je le remarque un peu plus chaque jour depuis Limoges, et ne parviens pas à l’appréhender. Mais dois-je le faire ? Si oui, comment ? Et, qui sait, peut-être suis-je précisément occupé à le vivre et à très bien me débrouiller avec tout ceci, simplement en en prenant conscience comme je le fais depuis peu. Car peut-être suffit-il « juste » de cela ? Qui sait, après tout ?

Peu avant d’arriver à l’étape, je quitte enfin mon tunnel et pile-poil avec lui, le département de la Gironde !
J’entre donc officiellement dans celui des Landes, comme pressenti depuis un ou deux jours avec l’apparition par-ci par-là des fameux pins si caractéristiques de la région.
Pour rejoindre l’étape, je dois bifurquer et quitter le balisage pour parcourir deux ou trois kilomètres hors du chemin. Ce faisant, je traverse l’autoroute E7-A65.
Quel choc ! C’est étourdissant !
Je ne peux m’empêcher de m’arrêter sur le pont qui l’enjambe et suis littéralement abasourdi par toute cette vitesse et ce bruit. Alors que je crapahute au rythme de mes pas depuis plusieurs semaines, je dois bien avouer que je suis bien déconnecté du monde actuel, à présent. Et cette rapidité, ces camions, cette course au toujours plus, toujours plus vite, toujours plus loin, cette folie finalement, me donnent le tournis.
Le temps d’une photo et j’empoigne rapidement mon fidèle bourdon pour poursuivre ma route.

Chemins de sable et terre mêlée, droits. Paysages plats, champs noirs et vagues silhouettes de quelques pins tordus au loin. Mon esprit à du mal à s’habituer à ce choc radical dans mon environnement.

Le temps s’est sensiblement rafraîchi et le vent est maintenant accompagné d’une très fine pluie à peine perceptible et qui vient brouiller mon regard de temps en temps.
Après une petite heure hors chemin, donc; je rejoins Daniel et Nadège qui sont déjà parvenus à notre étape.
Alors que je procède à mes étirements quotidiens, comme à chaque arrivée, je remarque Nadège assise à l’intérieur de la maison qui, je le suppose, nous hébergera et Daniel occupé à téléphoner à l’extérieur en faisant les cent pas.

En entrant je suis frappé par une odeur assez forte, indéfinissable (ou plutôt si, justement, mais mélangée à d’autres) et je remarque que Nadège fait une drôle de tête, elle aussi. Juste après mon arrivée une très vielle dame entre également dans la pièce en venant de ce qui semble être la cuisine et semble désemparée et quelque peu perdue, la pauvre.
En fait, il semblerait qu’elle ai des problèmes de mémoire et ne se souviendrait plus nous avoir parlé au téléphone la veille. De plus Nadège est allée visiter la chambre commune à l’étage et l’a trouvée dans un piteux état, assortie d’une odeur relativement importante et désagréable.
La dame nous ayant oubliés, elle n’a rien à nous proposer pour manger ce soir et nous, certains d’avoir la possibilité de manger une fois arrivés à notre étape, n’avons rien emporté. Et nous voici à des kilomètres de tout magasin, perdus au beau milieu d’un bosquet, entouré de champs puis de forets.
Mais que faire ?
La veille dame ne semble pas tracassée si nous ne logeons pas chez elle et nous avons de toute façon décidé de la dédommager. Mais où aller alors ?
C’est précisément ce que Daniel tente de trouver, accroché à son téléphone quelques mètres à l’extérieur.
Il revient plusieurs minutes plus tard avec une esquisse de solution.
Mais il va nous falloir nous remettre en route.
Car il existe bien un autre hébergement capable de nous accueillir à une dizaine de kilomètres d’ici.
La décision est prise et nous irons jusque là bas, tant pis !

Et après avoir traversé des paysages quasi lunaires au milieu de champs immenses ou seule l’ombre de quelques arbres lointains accroche le regard, nous parvenons enfin à Bourriot-Bergonce.
Nous avons juste le temps de prendre une douche et d’organiser la lessive que nous nous retrouvons à une grande tablée entourés d’une douzaine d’autres marcheurs venus d’un peu partout : hollandais, français, américains entre-autres et avec lesquels nous entamons la conversation autour d’un délicieux et bien régénérant repas.
A peine celui-ci terminé, je m’excuse auprès des autres membres de la tablée et surtout auprès de nos hôtes, ne demande pas mon reste et je file m’étendre sur mon lit, épuisé.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
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2 comments for “Jour 59 – De Bazas à Bouriot-Bergonce

  1. Francis Petitfrère
    3 avril 2018 at 8 h 58 min

    37 km sur une seule journée… Je suis admiratif ! Quel contraste entre le tunnel de végétation et l’autoroute ; mais c’est aussi la réalité de notre quotidien.

    • Le Pèlerin en herbe
      7 avril 2018 at 16 h 41 min

      Merci Francis. Et merci aussi pour ton commentaire.
      Ce fut ma plus longue étape sur tout le parcours…et fort heureusement d’ailleurs!
      Comme le disais très bien Daniel, compagnon du moment : il devrait y avoir un mur à 25 km chaque jour car une étape ne devrait jamais aller au-delà de cette distance 🙂
      Effectivement, les contrastes font partie du quotidien sur le chemin.
      Et c’est d’ailleurs une de ses nombreuses richesses !

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