Jour 47 – De Saint-Léonard-de-Noblat à Limoges

 

 

 

Quarante-septième jour – Mercredi 22 avril 2015
Parcours :  23 km, Cuisants et difficiles
Hébergement : Les Soeurs de la Charité St-François (18,5€)


 

 

« Enseigne à ton corps à mourir en marchant. Enseigne-lui pas à pas la nature de toute chose qui est de passer. Que toute chose désirable dise à tes yeux ‘je ne t’appartiens pas' ». – Lanza del Vasto

La nuit fut agitée. Je ne parvenais pas à m’endormir, ruminant une infinité de choses qui me minent profondément et tournent sans cesse dans mon esprit. J’ai parfois eu l’impression de m’endormir, pour m’éveiller en sursaut et même une fois ou l’autre avec des larmes plein les yeux. Je me réveille complètement à plat, décomposé et aussi voire plus fatigué que la veille.
Lors de notre déjeuner, je me découpe un morceau de baguette mais ne me rends pas compte que la table oscille sensiblement et en vient à faire déborder le bol de café que Henri s’était préparé. Il s’en renverse un peu sur lui et se met en colère. Je suis dépité, désolé et confus de ma maladresse. Qu’il soit énervé, c’est bien compréhensible mais, comme il le reconnaîtra lui-même quelques instants plus tard, sa réaction était totalement disproportionnée.
Ce n’est pas grave du tout mais cela ajoute à mon état qui n’est déjà pas des plus stables pour le moment.
Lorsque je quitte notre hébergement, je croise Evelyne qui en est la propriétaire, et qui remarque sans peine que je n’en mène pas large. Elle m’arrête dans le petit couloir qui mène vers l’extérieur pour me demander si ça va.
Ben non. Pas du tout même. Je lui avoue que je suis en plein désarroi, que je me pose des milliers de questions et surtout celle de savoir si je vais ou pas continuer, si je ne m’arrêterais pas à Limoges pour rentrer à la maison.
Elle tente de me réconforter en me disant que c’est peut-être juste de la fatigue, que je dois me reposer et peut-être m’arrêter un peu, un jour ou deux à Limoges ou un peu plus loin ou même ici, si je ne veux pas aller plus loin aujourd’hui. Elle est adorable, mais je décline son invitation après, je dois bien l’avouer, un solide moment d’hésitation.
Elle me réconforte sincèrement, et me donne de précieux encouragements. C’est vraiment quelqu’un de très très bien, et je n’oublierai pas ses gentilles paroles pleines d’empathie.

Je démarre, séchant mes larmes du revers de la main, au travers des petites ruelles bordées de maisons à colombages au demeurant très jolies mais que je ne suis certainement pas en état d’apprécier à leur juste mesure.

Je file hors de la petite ville, me réfugiant dans les campagnes en suivant le balisage de nouveau assez peu précis et manquant de régularité sur ce tronçon, à commencer par hier.

Après trois petits kilomètres, la chaleur est déjà telle que je m’arrête pour ôter ma veste et faire une pause, la fatigue étant déjà revenue à l’assaut, avec acharnement.

Les bornes indiquant la distance restante jusqu’à Compostelle ne veulent plus rien dire, pour moi. Depuis leur apparition en entrant en France avec leur indication de plus de deux mille cinq cents kilomètres, c’était totalement abstrait mais maintenant, dans cet état d’esprit, c’est carrément devenu de la science-fiction !
Je ne réalise même plus ce qu’elles signifient, simples balises bleues et jaunes, avec des chiffres et qui me disent que je suis sur la bonne voie. Ha! La bonne voie, parlons en, en regardant le détour effectué depuis Les Billanges pour parvenir à Limoges en passant par l’étape de hier. C’est absurde quand-même!

Plus loin, je croise un très beau pont en pierres claires qui enjambe la Vienne de manière harmonieuse, je trouve. Peu après ce sera un petit village plein de charme, au bord du même fleuve. De très belles images, bien sûr, mais que je ne parviens plus à apprécier.
Je marche par cœur, l’esprit bloqué.
Ensuite, je longe pour quelques kilomètres une route qui porte le nom de « Route de Compostelle ». C’est dire si je suis dans la bonne direction. Et pourtant un peu plus loin, des balises manquent et je me perds un peu, le temps de retomber sur le bon tracé.
Je finis par arriver près d’une très belle église, malheureusement fermée. En poussant sur la porte, je remarque un bourdonnement insistant et caractéristique au-dessus de moi. Je lève les yeux et suis surpris de voir un énorme nuage de guêpes ou de frelons, juste au-dessus de moi, entrant et sortant frénétiquement des pierres formant un arc au-dessus des portes en bois. Je n’insiste pas et je m’éloigne, il ne manquerait plus que ces bestioles m’attaquent.

Il fait terriblement chaud. Tellement chaud que j’en ai l’appétit coupé, ne pensant plus qu’à vider et remplir régulièrement ma gourde au fil des pas.

Je finis par arriver à Limoges. Enfin, il faut tout d’abord se farcir les faubourgs, puis, enfin, y pénétrer. Une grande ville. Il y fait encore plus chaud le bruit de la circulation, la pollution et sa puanteur, la chaleur accablante encore amplifiée par les bâtiments, les véhicules, le béton, l’asphalte, ne pas pouvoir passer ou bon me semble, le sol dur sous les pieds, il faut attendre pour pouvoir traverser, chercher son chemin… Tout cela est contre nature, c’est une évidence lorsque l’on se retrouve en pleine nature, justement, durant plusieurs jours de suite et que l’on arrive sur une effervescence, une agitation et autant de pollution sonore, visuelle, olfactive tout d’un coup. Une agression totale et complète pour chaque sens.

Je finis par trouver sans trop de peine le Foyer Saint-François qui est situé pile au pied de la cathédrale. Je n’ai eu qu’à viser la dite cathédrale qui dépasse de partout, pour y arriver. Facile. Par contre il n’est pas encore l’heure ou les portes sont ouvertes pour nous accueillir et d’ailleurs mes compagnons, ne sont pas (encore) là.
Je repars vers la ville, au hasard des rues et des ruelles, finissant par aboutir sur un petit parc qui offre un peu plus de calme que les rues mais aussi et surtout de nombreux bancs dont plusieurs situés bien à l’ombre.

Je m’y installe après avoir déniché un petit quelque chose à manger, attendant l’heure ou je pourrai ne fut-ce que déposer mon sac.
Me voilà donc à Limoges, totalement hébété, abasourdi par le bruit, la chaleur, la fatigue, la poussière, les nuisances, les jours de marche, la tête en vrac, le désespoir en bandoulière et un gros sac de mélancolie et de nostalgie sur le dos.

Je suis littéralement éreinté, dépité et même déprimé et j’espère que ce passage ne mettra pas à mal mon périple.
Si toutefois, il continue !
Car j’en suis là, oui !
A me demander si je vais continuer !
Ma petite femme, comme d’autres personnes me conseillent de me reposer un jour à Limoges, afin de retrouver mes esprits et reprendre un peu de forces.
C’est le gros bazar dans la tête, dans le dos, dans les jambes, dans les pieds.
Mais surtout dans la tête.
Et je ne sais pas par quel bout commencer, sur quel fil tirer pour ne fut-ce que commencer à défaire ce sac de nœuds qui me parait totalement inextricable.

Je suis là, perdu dans mes réflexions lorsque, tout-à-coup, je réalise que, en fait, j’en suis aux environs de la moitié de mon périple, pour ne pas dire exactement à la moitié, avec cette arrivée à Limoges. Serait-ce cela qui joue ? De savoir la distance déjà parcourue et, par déduction et au vu de mon état, de celle restant à parcourir ? Comment vais-je faire ? Continuer petit-à-petit, jour après-jour ? Ou m’arrêter là ? Rentrer ?
D’où je suis, j’aperçois la gare de Limoges qui me nargue du coin de l’œil et je sais très bien que si je suis encore ici demain, si je me repose ici pendant un jour, je vais me diriger vers elle, le sac sur le dos, acheter un billet et rentrer chez moi. Je sais aussi que le je le regretterai très vite, mais je suis dans un tel état que cela m’est presque égal, je vous assure.
Presque car, au plus profond de mon être, je sais, je sens très légèrement en ce moment, si je gratte bien, je sais que je vais continuer. Je vais en baver, mais je vais y arriver.

Je pense alors à Willy, le pèlerin qui nous à accompagné lors de la première étape depuis la maison et qui m’a laissé une courte maxime, qui me trotte dans la tête aux moments les plus durs et particulièrement ces derniers jours : « Jamais demi-tour! »

C’est clair, ce sera comme ça, mais j’espère que le moral ira bien vite mieux car j’ai déjà bien compris qu’il est le principal moteur, en équipe avec le physique et qu’il à une grande part de responsabilité dans l’aventure.

Émergeant de mes réflexions, je me rends compte que l’heure pour pouvoir accéder au Foyer est presque atteinte et qu’il me faut m’y rendre, enfin. Je voudrais néanmoins acheter une boite afin de renvoyer quelques affaires à la maison. En sortant de la poste, surprise! Je croise Luc qui est déjà arrivé à Limoges la veille et qui à décidé d’y rester une journée pour se reposer un peu. Nous discutons de mon état, du sien, de choses et d’autres et décidons de nous retrouver un peu plus tard près du Foyer, où il à d’ailleurs logé la veille.
Lorsque j’y parviens, je retrouve Patrick, Henri et Christiane qui sont déjà sur place et qui avaient laissé leur sac dans le petit sas de l’entrée, avec l’autorisation des sœurs qui nous reçoivent. Il y a également un nouvel arrivant, Dannis, Hollandais, un espèce de géant avec des jambes jusqu’en dessous des bras mais qui impressionne surtout par sa gentillesse et sa douceur.

Dès la douche prise, je procède à un tri de mon sac, éliminant diverses choses dont je suppose bien ne plus avoir l’utilité pour la suite du périple.
Moitié du chemin, nettoyage du sac. Au moins cela m’occupe l’esprit.
Je remplis donc la boite achetée tout à l’heure et j’y glisse également un petit mot à l’intention de ma petite femme.
Aussitôt fait, je repars la déposer à l’endroit d’où elle vient, bien pleine à présent et accompagné de Luc, comme prévu.
Cela me fait du bien de discuter avec lui, il à les pieds sur terre, si je puis dire et il apporte une belle énergie.
Luc à donc dormi la veille au même endroit que nous ce soir et comme il n’est pas possible d’y passer deux nuits, ce qu’il voulait faire, il s’est fait indiquer un autre hébergement pèlerins qui, m’assure t’il est bien mieux. Trop tard pour ce soir, ce sera pour une éventuelle autre fois.
Après être retourné à La Poste, nous passons encore un peu de temps ensemble avant que je n’aille rejoindre mes autres compagnons avec lesquels nous avons prévu d’assister à l’office du soir à la cathédrale toute proche.
Celle-ci se déroule dans une chapelle latérale et nous ne pouvons donc malheureusement pas profiter de toute la splendeur de l’édifice. Nous en ferons donc une visite relativement rapide, juste après. L’office terminé voici venu le moment de faire tamponner nos crédentiales et je me rends compte, la tête définitivement ailleurs, que je l’ai oubliée dans mon sac. Aller-retour rapide pour obtenir le ‘précieux’ cachet dans mon livret.

En sortant, nous décidons d’aller dans le centre-ville afin d’y passer un peu de temps et de trouver de quoi manger car nous aimerions peut-être trouver quelque chose de différent ce soir afin de marquer le moment qui sera le dernier tous ensemble. Patrick ne sait toujours pas ce qu’il fera le lendemain alors que nous avons déjà réservé notre hébergement commun pour l’étape suivante. Le repas est sympathique mais il à un goût d’au-revoir et ce n’est plus l’ambiance des premiers jours, loin de là. Mais c’est ainsi. En sortant et après de multiples autres hésitations, Patrick finit par se décider : il continuera avec Henri. Ce qui est profondément normal car Henri à quand même chamboulé tout son emploi temps pour l’accompagner, lui qui ne voulait pas partir seul. Mais la situation de notre hébergement du lendemain me dérange car il est purement hors de prix et si je dois l’assumer seul cela va largement puiser dans mon budget qui n’est pas extraordinaire, loin s’en faut. Et il n’est malheureusement pas possible d’en trouver un autre abordable à une distance d’étape raisonnable. Que faire ? Patrick se rend bien compte qu’il me met dans une situation délicate et décide de participer, malgré son absence, au coût du logement. J’apprécie son geste qui me dépanne à plus d’un titre.
Et lui continuera donc avec Henri qui doit être rentré deux semaine plus tard pour assister à une importante réunion de famille à laquelle il ne peut absolument pas échapper. Il voudrait atteindre Saint-Jean-Pied-de-Port avant de retourner!
Soit plus de 400 kilomètres en 12 jours ! Une moyenne de 33 kilomètres par jour, au minimum !
Franchement cela me parait complètement fou. Mais ‘chacun son chemin’ comme on le dit régulièrement 🙂

Après avoir pris un dernier verre tous ensemble, nous rentrons nous reposer, même si il fait encore très chaud, car il ne faudra pas traîner demain matin, du moins pour certain(e)s d’entre-nous.

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
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