Jour 46 – De Les Billanges à Saint-Léonard-de-Noblat

 

 

 

Quarante-sixième jour – Mardi 21 avril 2015
Parcours :  20 km, difficiles
Hébergement : Gîte ‘La Halle aux Grains’, chez Evelyne (12€)


 

 

« Et cependant nous avons cru. Par delà nos étouffements, nos craintes et nos peines, nous avons retenu que la vérité existe et qu’il nous faut aller vers elle, gravement et parfois dans les cris et les larmes ». – Xavier Grall

Parti bon dernier, ce matin et accompagné de Henri qui, lui non plus n’est pas du genre à se précipiter pour quitter l’hébergement et filer sur les routes dès potron minet. Enfin, tôt oui quand même, mais pas au pas de course pour absolument courir vers la prochaine étape. Ce qui est assez déroutant car le personnage courre quand même un à deux marathons par an. Son approche est bien différente, donc, il démarre lentement mais est capable d’une endurance terrible au long de la journée. Chacun sa méthode de toute façon.
Il fait assez frais ce matin, mais une belle et douce lumière baigne nos premiers pas.
Nos ombres sont longues et nous avons quand-même décidé de nous mettre en chemin pas trop tard car de nouvelles chaleurs sont annoncées pour les prochains jours à commencer par aujourd’hui.

Après quelques minutes de marche, nous apercevons un gros poussin sur un panneau qui annonce un élevage avicole, tout proche. Henri se prend un délire sur les poussins et je suis plié de rire, au beau milieu de la route.
Il me fallait absolument immortaliser ce nouvel instant précieux. Je sens qu’ils sont précieux d’autant qu’ils ne dureront plus très longtemps maintenant, c’est inévitable, je le sens très bien. Et je n’aime pas cela. Il faudra gérer une fois de plus. Et apprendre, surtout je pense. Mais ce n’est pas évident du tout.

Après cette photo au bord d’un moment inoubliable, Henri me prévient qu’il va prendre les devants car même si il ne démarre pas fort vite, il a malgré tout une allure sensiblement plus élevée que la mienne. Qu’importe de toute façon.

Les paysages changent encore beaucoup ces derniers jours et cela devient franchement vallonné, avec des journées passées à monter et descendre sans arrêt ce qui est, mine de rien, assez éprouvant. Je me demande si je ne préfère pas une montée bien franche sur plusieurs kilomètres suivie d’une longue descente plutôt que ces montagnes russes qui ondulent depuis une petite semaine et s’accentuent au fil des jours. Mais je n’ai pas le choix, de toute façon, il me faut avancer quelque soit le terrain qui se présente à moi.

Midi approche et je n’ai, une fois de plus, rien trouvé pour me sustenter.
Avec cela une chaleur insistante s’est installée depuis le milieu de matinée et je sue à grosses gouttes lorsque je m’assied quelques instants au pied d’un arbre afin de grignoter quelques fruits secs et une pomme.

En repartant, je rencontre rapidement un panneau indiquant « l’arbre du pèlerin ».
J’en ai vaguement entendu parler dans certains guides et je suis déjà tombé sur quelques photos en lisant le blog de personnes passées par ici. En tout cas il est relativement célèbre car les notes à son sujet sont bien nombreuses.
Et je ne tarde pas à comprendre pourquoi.
Avant d’y arriver, il y à encore plusieurs kilomètres à parcourir et je croise régulièrement des annotations qui y font mention, des pensées plastifiées et accrochées aux arbres, des coquilles avec quelques mots inscrits dessus, des rubans et autres bouts de laine, morceaux de bois et petites décorations aléatoires déposées au fil des passages.
Et notamment une plaque portant l’inscription « Le chemin importe peu, la volonté d’y arriver suffit à tout ».
Ça me va bien, surtout en ce moment, vraiment pas facile.
Puis vient la rencontre avec ce ‘fameux’ arbre du pèlerin.
Quel endroit !
Il y à bien un arbre, oui mais aussi la souche et le gros tronc sec d’un arbre couché et sur et autour duquel on trouve une infinité de petites choses. Des chapelets, des notes, des pensées inscrites sur des plaques, des proverbes, des maximes, des remerciements, des morceaux de bois, des croix bricolées, des objets aussi surprenants que des pots de fleurs assemblés pour composer un petit personnage. Déjà la mention ‘Buen Camino’ fait son apparition, annonçant probablement l’Espagne qui, mine de rien doit approcher. Il y à aussi des petites statues, religieuses ou pas, des figurines, des drapeaux, des fleurs naturelles ou pas, j’aperçois même un vieux GSM, un bâton de marche, de vieilles bottines, une cuillère, des paires de chaussettes, enfin tout un petit bric à brac, un ensemble totalement disparate, parfois bien naïf, comme l’aurait constitué un enfant. Et je me demande à ce moment précis où cette pensée m’envahit si, justement il ne faudrait pas revenir à une âme d’enfant, parfois repoussée bien loin, forcée par la vie de tous les jours, la vie d’adulte avec toutes ses contraintes et ses duretés.
Il y à tellement de choses en cet endroit que j’en prends plusieurs photos pour en garder un souvenir et pouvoir le détailler tranquillement un peu ou beaucoup plus tard.
Il y à aussi cette nouvelle petite boite contenant un cachet que l’on peut ajouter à sa crédentiale en souvenir du passage en cet endroit imprégné de tant de choses.
Deux dernières pensées inscrites sur une plaque attire de nouveau mon regard, au moment où je me remets en route, comme un au revoir : « L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires, la force vous pousse, la force vous amène jusqu’à Compostelle » et aussi « Découvrez le Limousin en poursuivant votre chemin sans jamais vous décourager – Buen Camino »

J’en aurai besoin de cette force et de ce courage, je le sens, c’est indéniable.
Et ça trotte ferme dans la caboche lorsque je me remets en route, milles questions bouillonnent en moi, tant de souvenirs, mais aussi de choses parfois oubliées depuis longtemps qui remontent à la surface. Et j’ai bien du mal à gérer tout cela. Je peine à nouveau sérieusement. La faim et la chaleur qui me recuit en ce début d’après-midi ne m’aident pas du tout.
J’en ai un peu marre, je ne sais pas trop ce qui m’arrive, cette fatigue insistante qui joue sur mon moral et vice-versa, je suppose ne sont pas là pour me faciliter la vie. Mais est-ce l’objectif de ce moment, d’avoir facile ?
Je commence à penser que non, définitivement. Je savais que ce ne serait pas facile tous les jours mais à ce point, ce n’est quand même pas évident du tout.
De plus, j’ai la nette impression que l’éclatement prochain et inévitable de notre groupe ne joue pas en la faveur d’un état d’esprit positif de ma part.
En effet Christiane nous quittera à Limoges pour retrouver son travail et sa famille, tandis que Henri et Patrick ne savent pas encore trop comment et à quel allure ils veulent progresser ensuite.
Je me suis attaché à eux, ils sont une sorte de locomotive qui me mène d’étape en étape et ce groupe m’apporte le réconfort dont j’ai parfois bien besoin après de telles journées qui s’enchaînent les unes aux autres, m’emmenant vers je ne sais quoi, finalement. Cet inconnu que je découvre petit à petit et qui est occupé à me noyer totalement et dans lequel je continue de m’enfoncer irrésistiblement m’effraye un peu beaucoup. J’y suis jusqu’au cou et je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir, mes repères s’effacent les uns après les autres, progressivement.
Les lieux disparaissent au fil des jours pour faire place à d’autres.
Les personnes auxquelles je m’attache, elles aussi, disparaissent, s’éloignent ou prennent d’autres chemins au long des jours.
Ne devrais-je pas m’attacher moins ? Est-ce un tort que de le faire ? Suis-je trop sensible ? Peut-on l’être ?
Ce groupe est la seule bouée dont je dispose actuellement, dans cette mer que j’ai décidé de traverser et qui m’entoure entièrement, dorénavant.

Demain, ce sera Limoges. Je me demande si je n’y prendrais pas un jour de repos. Ou deux.
Est-ce une bonne chose, une bonne idée ?
Ne vaudrait-il pas mieux continuer à avancer ?
Je verrai bien sur place, de toute façon.

En attendant, je bous littéralement de questions, les tournant dans tous les sens, ajouté à cela l’effet de ce soleil devenu franchement instant et qui ne m’aide pas vraiment.

Tout emberlificoté de questions, je croise un lieu-dit appelé « Lourdes », tiens, puis encore un peu plus loin je manque vraisemblablement une balise et m’engage sur une mauvaise voie. J’entre dans un pré en forte pente, n’ayant pas vu le sentier à suivre qui s’enfonce dans les bois, un peu caché sur la gauche. Arrivé au bas de cette prairie, totalement désorienté et sans plus aucun repère, je me retourne et me rends compte que je ne suis plus du tout sur la bonne voie. Je me retourne, j’hésite, je repars dans l’autre sens. Je suis perdu et je ne veux pas revivre cette mésaventure qui m’a donné tant de mal il y à peu. Après quelques minutes je décide donc de remonter vers ce que je crois être des marcheurs qui progressent à couvert dans un sous-bois au sommet de la colline. En m’approchant, j’entend un chant, c’est bien Henri qui passe par là et qui, à nouveau, à dû faire un sacré détour pour se retrouver une nouvelle fois derrière moi. Je suis heureux et soulagé de retomber aussi rapidement sur la bonne voie. Après avoir parcouru quelques centaines de mètres et un peu discuté avec lui, Henri me distance rapidement, reprenant son allure de croisière.

Quelques kilomètres plus loin, à la sortie d’un petit hameau, je croise un beau panneau ‘fait main’ portant l’inscription « Saint-Léonard-de-Noblat » et juste après un beau petit banc, parfaitement installé à l’ombre. Je ne dois plus en être très loin. Mais exténué, je décide de m’y reposer quelques instants avant de pousser jusqu’à l’étape.

Arrivé sur place, enfin, je ne parviens pas à trouver l’hébergement et je commence à tourner dans les petites ruelles, en plein cagnard, l’énervement finissant par user la petite dose d’énergie qui me restait. Excédé, je finis par appeler Patrick. Sans réponse. Puis Henri qui me répond mais ne sait pas bien m’indiquer l’endroit où ils se trouvent, tous.
J’ai l’impression -bien fausse, bien entendu mais qui me vient à ce moment- qu’ils sont occupés à jouer avec mes pieds et qu’ils s’amusent beaucoup. Je raccroche rageusement et je finis, un peu beaucoup par hasard, par tomber sur une énième ruelle qui ressemblerait bien à celle ou je dois me rendre, d’après l’indication approximative fournie par Henri. Effectivement, peu après m’y être engagé, j’entend que l’on m’interpelle depuis un étage et me retournant, je vois Patrick qui me fait signe. Il vient de mettre sécher ses chaussures sur le rebord de la fenêtre de nos chambres et m’a aperçu juste à ce moment.

Je monte et les rejoins en râlant, j’en veux un peu à tout le monde, à moi même et, finalement certainement un peu à la terre entière.
Mais une bonne douche bien froide plus loin, je retrouve quelque peu mes esprits. Je reste toutefois toujours bien énervé, agacé et je ne sais quoi de contrariant me poursuit, mêlé à cette fatigue toujours tenace et particulièrement pénible.

Nous partons visiter la collégiale. Absolument splendide mais au ressenti que je ne parviens pas à définir clairement. C’est déroutant et par moment même assez dérangeant. Est-ce dû à mon état d’esprit ou autre chose ? Je n’en sais rien. Mais j’apprendrai quelque temps plus tard que des actes d’une rare violence ont eu lieu dans cet endroit durant la guerre, mais également bien avant. Pour peu que l’on y soit sensible, tout cela ne joue évidemment pas positivement lorsque l’on est soi-même troublé et en proie à quelques chamboulements.
Peu après, alors que nous sirotons un verre à la terrasse d’un café tout proche en nous détendant, un autre pèlerin qui s’était installé à l’intérieur fait une chute…et ne se relève pas. Apparemment il aurait fait un malaise ayant entraîné sa chute mais il reste inconscient et ce sont les pompiers arrivés rapidement sur place qui parviendront à le ranimer. Au vu de son teint lorsqu’il est emmené sur la civière de l’ambulance nous nous disons qu’il est quand même en sale état et que son chemin s’arrêtera peut-être ici, du moins pour le moment.
L’atmosphère qui n’était déjà pas grandiose, malgré l’un ou l’autre sourire un peu forcés par moment, à encore perdu quelques degrés et c’est dans une ambiance quelque peu morose, il faut bien l’avouer, que nous nous mettons à la recherche de notre repas du soir, avant de rejoindre nos pénates.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
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2 comments for “Jour 46 – De Les Billanges à Saint-Léonard-de-Noblat

  1. Francis
    27 janvier 2018 at 22 h 08 min

    Merci pour ce partage…

    • Le Pèlerin en herbe
      28 janvier 2018 at 15 h 04 min

      Avec plaisir, Francis et grand merci aussi pour ton suivi fidèle et précieux ainsi que pour ton commentaire 🙂
      A bientôt,
      Olivier.

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