Jour 45 – De Marsac à Les Billanges

 

 

 

Quarante-cinquième jour – Lundi 20 avril 2015
Parcours :  25 km, déroutants
Hébergement : Chez Françoise (30€)


 

 

« Le chemin mystérieux va vers l’intérieur ». – Novalis

Notre impression concernant notre hôte de la veille s’est confirmée ce matin, lors du déjeuner.
Comme prévu la cafetière était prête pour notre café matinal…avec de quoi nous faire exactement une tasse (même pas grande) chacun !
L’énergie que déploie ce genre de personnage pour raboter ses coûts au maximum et grappiller le moindre centime autour de lui est absolument extraordinaire. Nous en sommes tous stupéfaits. Un peu écœurés mais stupéfaits.

Qu’importe! Le chemin nous appelle, et avec lui une étape encore relativement longue et qui, même si la température n’est pas encore fort élevée, fera appel à toutes mes capacités, assez limitées pour le moment, je dois bien le reconnaître.
D’ailleurs, je viens à peine de démarrer et après seulement quelques malheureux kilomètres j’ai déjà bien du mal à progresser alors que nous sommes seulement en cours de matinée.

Vers la moitié de l’étape, enfin selon mon estimation du moment, j’arrive à Saint-Goussaud, charmant petit village, tout petit même, au sommet d’une butte et néanmoins orné d’une lanterne aux morts mais aussi et surtout d’une très belle petite église romane en son centre, légèrement surélevée et qui m’attire dès mon arrivée. Mais pas tout de suite. Je me pose tout d’abord sur le petit muret qui l’entoure pour profiter de la vue bien dégagée de l’endroit.
Quelques instants plus tard, quelle n’est pas ma surprise en entendant une voix, vaguement familière qui sort de l’édifice ! Sans exagérer, c’est assez troublant.
Je me lève, irrésistiblement attiré par je ne sais quoi de magnétique qui m’avais déjà surpris à mon arrivée mais ô combien amplifié par ce chant qui semble venir de partout, à présent.
J’entre et je comprends : Henri est arrivé derrière moi, et le voici qui, situé au meilleur endroit de la petite église, vient de terminer un chant religieux tout à fait remarquable.
Il se retourne, me voit et, sans un mot, reprend sa place et entame à présent « Ultreïa », le chant des pèlerins, mais avec une douceur néanmoins emplie d’une intensité qui me bouleverse littéralement.
Il ne faut pas dix secondes pour que je sente une émotion terrible monter en moi et quelques instants plus tard, voilà les larmes qui coulent le long de mes joues. Je ne pleure pas, non, je ne suis pas triste mais bien ému au plus profond, comme jamais. Je suis littéralement transpercé par ce chant, si bien interprété, en un lieu aussi chargé d’histoire, construit au bon endroit, dans les règles de l’art roman et dans le dépouillement le plus total. Rien n’accroche le regard.
Seule la lumière provenant du cœur parvient à moi, Henri est au beau milieu du transept et je suis figé sur place au premier tiers de la nef centrale. Plus rien n’existe autour de moi, j’ai l’impression de m’élever en pleine lumière, je ne sens plus le poids de mon sac, ni la douleur dans les jambes, ni la fatigue. Je suis là, exactement là, je le sais mais ailleurs en même temps. Le chant me transporte, me transperce, plus rien n’existe, plus rien ne compte.
Comment pourrais-je décrire cet instant tellement différent de ce que j’ai pu connaitre jusqu’alors ? C’est totalement, purement et simplement indescriptible. Et je suis désolé de ne pouvoir le partager mieux avec vous.
Bien sûr, j’aurais pu filmer la scène et je n’y ai très judicieusement pas pensé, mais je crois, de toute façon, que même avec la meilleure installation hi-fi du monde, jamais il ne serait possible de restituer ce moment, fait de tellement plus qu’un homme qui chante au milieu d’une petite église.
Bien sûr j’en ai de nouveau des frissons, rien qu’en écrivant ces quelques lignes, je revis presque l’instant, mais il était tellement puissant et grandiose que les mots ne suffiront jamais.
Henri à terminé. Il se retourne et vient vers moi alors que l’écho de sa voix plane encore dans les recoins de l’édifice, comme s’envolant vers la lumière après nous avoir nettoyés, absorbés, vidés, dépouillés.
Lui aussi à des larmes plein les yeux. Il semble transfiguré et son regard n’est pas celui de d’habitude.
Nous sortons sans un mot, puis, quelques mètres plus loin, il parvient à articuler :
-« Je n’étais plus moi-même, je dois bien l’avouer! »
-« L’émotion m’a littéralement submergé », ajouterai-je, ce qu’il avait déjà bien compris en me voyant.
Ce moment était une grâce, il faut le reconnaître. Que l’on soit croyant ou pas, quelque chose s’est passé à cet endroit, lorsque nous y étions, révélé, réveillé par ces chants humbles et sincères interprétés en toute simplicité, sans aucun artifice au milieu de cette petite église totalement dépouillée de tout superflu. Nous nous sommes baignés dans une lumière extraordinaire, bercés par les chants, un voyage irréel, jamais vécu pour ma part, mais qui à visiblement marqué mon compagnon de route, lui aussi.

Je peux vous assurer que lorsque nous sommes repartis par ce petit chemin qui descend vers les bois, nous n’avions pas encore totalement atterri et il nous fallu bien du temps pour parvenir à recouvrer nos esprits, tant ce moment fut intense.
Ce n’est que plus tard, en début d’après-midi, que je me rends compte que quelque chose, un déclic s’est produit en moi, à modifié mon état. Je me sens plus léger, débarrassé de je ne sais quoi, comme libéré d’un poids.

Revenant à des considérations plus terre-à-terre, je remarque sur le bord de la route une borne jaune qui m’indique que je quitte la Creuse pour entrer en Haute-Vienne, sur la D29, juste à côté d’un tronc d’arbre dont la forme fait furieusement penser à un requin couché sur le côté.

Je ne sens plus ma fatigue cet après-midi et l’arrivée à l’étape me surprend par sa relative rapidité.
Il n’est pas difficile de trouver où se situe notre hébergement, chez Françoise, fort bien indiqué depuis l’entrée dans le bourg. Mes compagnons sont arrivés depuis quelques minutes seulement, sauf Henri qui me précédait pourtant mais qui vient d’appeler Patrick pour lui dire qu’il s’était trompé de chemin peu après avoir quitté la fameuse église romane de Saint-Goussaud.

De toute façon, rien ne presse, je m’aperçois qu’il est seulement 15h, ce qui est du jamais vu pour moi, ces derniers temps.
Françoise n’est pas encore là, elle à laissé un petit mot à notre attention et nous nous installons à côté du gîte, tantôt sur un banc, tantôt sur quelques grosses pierres plates disposées dans le jardin attenant, en profitant pour compléter nos carnets de notes et, de toute façon, déballer nos pieds qui ont grand besoin de prendre l’air.
Henri fini par arriver et très peu de temps après, il est suivi du pèlerin parti de Liège et avec lequel j’ai cheminé quelques kilomètres avant d’arriver à La Souterraine, avant-hier.

Son inséparable casquette toujours vissée sur la tête, Luc, puisqu’il s’appelle ainsi, et vous voudrez bien me pardonner de vous avoir laissé dans l’inconnu depuis la narration notre rencontre, nous rejoint donc. Mais il ne restera pas ici ce soir, il veut juste rencontrer Françoise car il à un message à lui transmettre de la part d’un ami ayant parcouru le chemin peu avant lui et qui s’est arrêté chez elle également.
Mais toujours pas de Françoise et, près d’une heure plus tard, voici Luc qui revient encore pour la voir.
Afin de lui éviter de revenir ‘pour rien’, je me propose d’échanger nos numéros de téléphone et de le prévenir dès que notre hôte arrivera. Chose faite et utile peu de temps après qui marquera l’arrivée de notre hospitalière.
Elle est stupéfaite de voir que nous sommes encore dehors alors qu’elle avait laissé la porte ouverte, comme toujours d’ailleurs, et que nous pouvions bien entendu, entrer nous installer, prendre une douche et déguster un café ou un thé ou ce que nous voulions et qu’elle met à la disposition des pèlerins de passage.
Changement radical d’ambiance avec hier, en tout cas!
Ici, on se sent bien dès que l’on passe la porte, même avant d’ailleurs, c’est zen et la décoration réalisée par l’artiste qu’est Françoise y est probablement pour beaucoup.

Une fois installés, douche prise et lessive à sécher, nous nous retrouvons dans le salon-salle à manger ou il nous est permis d’allumer un petit feu dans la grande cheminée que borde une grande table. Il ne fait pas chaud le soir et une fois que la fatigue retombe, ce petit appoint nous fait grand bien.

« Le pèlerinage peut être tenu pour une forme d’initiation, en ce qu’il dépouille l’homme de ses repères habituels et le soumet à une série de codes d’apprentissage qui sont autant d’étapes vers un état nouveau »

Voilà ce qui est écrit sur un grand tableau, justement, un peu sur le côté dans le salon. Et qui tombe à merveille avec ce que j’ai pu vivre aujourd’hui, je pense.

Pendant que Françoise prépare notre souper, elle nous remet des petites fiches à colorier avec une collection de crayons de couleurs qu’elle met à notre disposition. C’est la tradition chez elle avec chaque pèlerin de passage ici.
Elle les collectionne et nous raconte que c’est sa façon à elle de se souvenir de nous, ce qui est bien sympathique et gentiment original.
Pendant ce temps, Henri se laisse enfin soigner les pieds par Christiane qui n’a finalement plus du trop insister, tant ils sont criblés de cloches qui commencent même à s’infecter. Il était grand temps, visiblement.

Le repas est, encore une fois bien convivial autour de ce généreux plat de pâtes agrémenté de beaucoup de légumes délicatement et fraîchement préparés.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
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