Jour 06 – De Olloy-sur-Viroin à Rocroi

 

 

Sixième jour – Jeudi 12 mars 2015
Parcours : 28 km, un peu difficiles (longueur)
Hébergement : Gîte Saint Jacques (15€)


 

 

« L’homme doit se libérer d’un excès de travail que le zèle ou l’urgence ont poussé à un tel point, que l’individu n’a plus de temps pour réfléchir sur lui même et sur le sens de sa vie. » – Sénèque, il y à 2000 ans.

Hier à mon arrivée l’accueillante du centre m’a demandé à quelle heure je comptais partir. Je pensais prendre mon temps et démarrer vers 9h30.

-« C’est parfait, je vous apporterai le déjeuner! », lança-t-elle.

Ce qui fut fait, et généreusement encore. Quel plaisir d’être accueilli de la sorte, quel dévouement!
J’aurais vraiment aimé donner plus, mais le dernier distributeur de billets du village vient d’être supprimé et l’info que j’avais ne mentionnait pas encore cette disparition. Bref, j’ai raclé les fonds de poche, histoire de participer honnêtement quand même.

Me voici parti sur cette pente douce qui me sort de la vallée du Viroin, vers la France.
C’est tout un symbole aujourd’hui, je quitte mon petit pays!
Cette ex-ligne vicinale à présent bétonnée est très agréable, montée continue et calme, forêt en permanence, les oiseaux et leur chant vivifiant m’encouragent et me motivent.

Je commence à me laisser aller au chemin, prendre plaisir à m’arrêter où bon me semble et à faire ce que je veux quand je le veux. Ces dernières années remplies de contraintes professionnelles, d’ingratitude hiérarchique, de trajets infernaux, éreintants pour finalement me faire brutalement virer comme un malpropre pour des raisons absurdes et infondées laissent doucement la place à une certaine insouciance, une légèreté et une qualité de vie qui reviennent petit à petit. J’en prend déjà un peu conscience et, timidement, commence à en profiter.

Je m’arrête en plein bois, dans une clairière pour manger le midi, avec un soleil qui, décidément commence à bien chauffer.

Encore quelques kilomètres et je serai en France. Ce passage me ravit, heureux d’être parvenu jusqu’ici déjà mais ouvre de nouvelles interrogations, bien naturelles.

Au détour du chemin forestier, j’aperçois quelques maisonnettes perdues à l’orée du bois. Voici Moulin-Manteau, le dernier village belge que je vais traverser. Voici la frontière!

Ça fait tout drôle quand même, je me retourne, regarde une dernière fois vers mon pays et puis, le soleil dans les yeux, j’entre en France par Gué-d’Hossus. Nouveaux panneaux, belle route 🙂

Le balisage RP51 commence dès la frontière et est très clair. Grosses lignes jaune et bleue, bien séparées, bien visibles, j’espère que ce sera ainsi jusque Vézelay.

Bon voici la première borne indiquant le kilométrage jusque Santiago.
2543 Km. Paf!
C’est clair, ce ne sera pas pour ce soir 😀

Je traverse donc ce premier village que je pense bêtement être déjà Rocroi, ce qui me rassure car je suis assez fatigué, puis salue et dépasse deux petits vieux, bras dessus, bras dessous qui crapahutent doucement sous les premiers rayons chauffants.
Arrivé à une table de pique-nique, je prends une petite pause et voici le couple qui me rattrape, nous nous saluons à nouveau et je vois bien qu’ils sont intrigués. Explications. Stupéfaction.

-« Et vous arrêtez où aujourd’hui? »
-« A Rocroi, j’y suis n’est-ce-pas? »
-« Ha ben non, il vous reste 5,8km! »
-« …QUOI! Vous êtes certains!? » (il faut oser cette question à deux petits vieux qui n’ont peut-être jamais quitté la région depuis qu’ils sont nés)
-« Ha ben oui que je suis certain, on l’a fait tous les jours pendant 40 ans pour aller travailler! Depuis la borne là (ils me la désignent juste à côté, dans le talus) vous avez pile-poil 5,8km jusque la place de Rocroi »
-« Bon ben merci, dis-je quelque peu dépité, je vais m’y remettre alors… »

Nous nous saluons et je repars.
Effectivement, ce n’est pas encore Rocroi et il me faut une bonne heure et demie de plus pour y parvenir, bien fatigué.
J’ai mal calculé mon étape, pensant qu’elle ne ferait que 21 km. J’ai marché deux heures de plus que prévu et à l’accueil de l’office du Tourisme la dame me confirme la distance depuis Olloy. Bigre.

Accueil formidable là aussi, je suis visiblement le premier pèlerin de l’année ce que s’empresse de raconter la dame à sa collègue qui vient juste de l’appeler.
-« Oui, oui, un vrai avec son sac et son bâton, je l’ai devant moi, il est ici! »

Nous rigolons ensuite et je m’enquiers de mon hébergement.
Elle me renseigne bien entendu le Gîte St-Jacques fraîchement rénové par la municipalité ainsi qu’une chambre d’hôtes qui accueille, loge et nourrit aussi les pèlerins, à la sortie de la ville. Mais pas trop loin, me rassure-t-elle. Elle me propose d’appeler et de réserver, ce qui est fait derechef. Un peu de convivialité me fera du bien ce soir.
Elle m’explique alors comment y parvenir et après avoir reçu le cachet de l’OT sur ma crédentiale, je me remets en route pour un petit kilomètre de plus.

Arrivé sur place, un bazar indescriptible, une véranda-débarras crasseuse à souhait. Je n’ose pas rentrer, il y a une sonnette à disposition. J’en use. J’attends. Rien. J’en abuse et j’attends. Toujours rien. Troisième et dernière tentative, toujours vaine.
Direction retour car l’heure passe et il est déjà 17h30…
Coup de bol fabuleux (haaaaa magie du chemin te voilà) la porte du bureau de l’OT est fermée mais la dame est toujours derrière le comptoir car elle prépare une exposition qui aura lieu le weekend prochain.
-« Sans ça j’étais partie! » Me dit-elle avec un large sourire.
Je lui explique la situation, elle est stupéfaite. Plus le temps de chipoter, je prends le Gite municipal et règle ma participation, puis m’y rends.
Très bel endroit, impeccable et j’ai l’embarras du choix pour le lit car je suis tout seul. Les dernières signatures sur le livre d’or datent de la fin de l’an dernier, effectivement.

En sortant de la douche, j’entends tambouriner à la porte, aux vitres et appeler depuis l’extérieur.
Je sors, et tombe nez-à-nez avec un une dame fort agitée et un jeune homme un peu absent.
-« C’est vous le pèlerin qui avez réservé chez moi?! »
-« Heu oui je suppose que c’est moi, je suis allé jusque chez vous » et je lui décris précisément l’entrée, l’histoire des sonnettes et mon insistance.
-« Mais je vous attends moi, j’ai tout préparé, même à manger, il fallait rentrer et crier! ».
-« Ecoutez je suis sincèrement désolé mais je suis fatigué et là, je viens de louer le gîte, ce ne sera pas possible »
-« Bah venez au moins manger avec nous alors »
-« Pourquoi pas, tiens. » Et c’est là que j’ai une illumination : « et combien demandez-vous pour le repas ? »
-« Ha ben c’est 20€ et 27 si vous prenez du vin, mais c’est deux verres, pas plus! »
Je commence à comprendre l’enroule…me voici sur le chemin balisé, et voici ma première profiteuse-de-pèlerin…
-« Ecoutez, tout compte fait, c’est très gentil, mais je suis vraiment très fatigué et je vais rester ici ce soir »
-« Ouiiii mais mon fils peut venir vous chercher et vous reconduire, c’est pas un problème »
-« Merci madame, ça ira, encore désolé et bonne soirée, au revoir »

Un instant j’ai cru qu’elle allait mettre son pied dans la porte mais non, quand même elle n’a pas osé 🙂

Je m’habille car les soirées sont encore bien fraîches et avec mon bermuda du soir, je n’en mène pas large.
Au détour d’une petite rue, je suis une pancarte-tableau posée sur le trottoir et vantant les mérites d’une crêperie toute proche, avec des prix très démocratiques.
L’accueil est chaleureux, la dame me désigne une belle table et je découvre le menu. Miracle, ils ont même de l’Orval!! 😉

Le repas et le divin breuvage engloutis je rejoins mes pénates par les petites rues froides mais agréables de la belle petite ville de Rocroi.

En me couchant, je suis content, ce fut une première longue étape et ma jambe m’a laissé tranquille toute la journée! Fabuleux, j’espère que c’est parti pour durer.

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2 comments for “Jour 06 – De Olloy-sur-Viroin à Rocroi

  1. Léon ROSSION
    19 mars 2016 at 1 h 22 min

    Récit vivant et vécu oh combien, nous te « resuivons » Olivier.

    • Le Pèlerin en herbe
      21 mars 2016 at 16 h 39 min

      Merci, papa et maman!
      Avec le recul, le parcours m’apparaît quelque peu différemment mais je m’y replonge tellement intensément que j’espère parvenir à vous le faire revivre 😉

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