Jour 26 à 29 – De Arcy-sur-Cure à Vezelay

 

 

Vingt-sixième au vingt-neuvième jour – Mercredi 1er au samedi 4 avril 2015
Parcours :  19 km, faciles
Hébergement : Accueil Sainte Madeleine (Donativo)


 

 

« L’émerveillement crée un appel d’air. L’Eternel s’y engouffre à la vitesse de la lumière dans un espace soudain vidé de tout. » – Christian Bobin

 

Ce matin le temps est frais mais lumineux. Je salue et remercie Mme Treheu chez qui j’ai passé un très beau moment, une nouvelle belle étape sur le chemin.
Depuis plusieurs jours j’espère vraiment que je pourrai arriver à Vezelay si pas avec le soleil, au moins avec un temps sec car la météo est terriblement changeante ces derniers jours. Nul caprice de ma part, juste l’envie de profiter pleinement de ce moment que je suis impatient de vivre, voilà tout.

Me voilà en route, donc. Le paysage est changeant, devient plus vallonné mais je m’y attarde peu, l’esprit obnubilé, le regard scrutant l’horizon au sommet de chaque côte, guettant le profil de la colline éternelle.

Au milieu d’un bois un panneau artisanal m’indique la direction et la distance restante : 10 km !

Et puis à la sortie de celui-ci je traverse un minuscule hameau. Trois fermes.
Un jeune chat installé en hauteur me regarde passer et je dois bien avouer que le mien me manque, de chat.
Alors je m’arrête et commence à jouer avec celui-ci qui ne semble pas farouche pour un sou.
Soudain, j’entends une voix derrière moi.

-« Vous cherchez quelque chose ? »
Je me retourne et vois une dame, juste sortie de la petite maison de l’autre côté du chemin.
-« Euh non merci, je joue un peu avec le chat, c’est tout »
-« Vous voulez un café ? »
-« Ha ben oui, merci, c’est gentil »
-« Venez, entrez, vous allez rencontrer un collègue, il est là depuis deux heures! »
J’entre alors dans une petite pièce assez encombrée mais où règne une ambiance et chaleur humaine incroyable.
C’est dans cette petite maison que vivent deux personnes, Martine et Francis, deux êtres d’exception, le cœur sur la main.
Ils m’invitent à m’asseoir à côté de Larry, qui vient de Québec, volubile et au contact très facile. Il n’arrête pas de parler, et son accent terrible ne manque pas de me faire rire. Et il en rajoute allègrement, le bougre!
Voici donc le premier pèlerin que je croise depuis mon départ, il y à presque un mois!
Et quel pèlerin! Haut en couleurs, un sacré personnage que je ne suis pas prêt d’oublier.
Il n’en est pas à son premier chemin, mais n’avait pas encore parcouru la voie de Vezelay, alors il est parti de Paris où l’avion l’a déposé pour rejoindre Vezelay. De là il ira jusque Limoges ou il doit voir des gens, puis prendra l’avion pour le Portugal et remontera le chemin portugais qu’il ne connait pas, jusque Santiago.
Martine apporte des biscuits, du chocolat, du café et autres friandises, la table est remplie de toute sorte d’attentions, de gentillesses. Ils vivent modestement, c’est clair, mais ne manquent jamais d’inviter un pèlerin ou autre marcheur qu’ils voient passer devant chez eux à entrer pour boire un coup. D’ailleurs nous sommes invités à inscrire un petit mot dans un cahier déjà bien rempli et pourtant commencé avec la nouvelle année.
Après le café, Francis nous propose un petit ‘remontant’ pour tenir le coup et arriver vaillamment jusque Vezelay.
Un alcool de prune, fabrication maison bien entendu, et conservé dans une dame jeanne énorme.
Un véritable délice, mais duquel je n’abuserai pas car j’ai envie d’arriver avec l’esprit parfaitement clair à cette étape ô combien symbolique.

Voilà donc un exemple du fameux esprit du chemin, visiblement! 🙂
Quel merveilleuse rencontre!
Après avoir pris une photo de nous deux devant chez eux, Martine et Francis nous accompagnent jusqu’au bout du chemin qui sort du hameau. Arrivés au bout, sans rien dire, Francis s’arrête et tend le bras : c’est le premier endroit d’où la colline éternelle est visible. Le temps est bien clair, on distingue facilement la Basilique.
C’est un grand moment qui ne se décrit pas facilement, d’ailleurs même Larry ne dit rien.

Nous saluons nos hôtes de passage et reprenons le chemin, en discutant.
Mais rien n’y fait, la solitude avec laquelle j’ai cheminé depuis mon départ est encore bien ancrée en moi et j’ai beaucoup de difficultés à parler avec mon nouveau compagnon de route. De plus l’approche de Vezelay est un moment tellement intense que je suis totalement absorbé par cette seule pensée.

Larry est sensible et comprends fort bien, sans que je ne dise quoi que ce soit à ce sujet, que je préfère être seul à ce moment. Il ne me le propose même pas, mais me dit juste (et il faut imaginer l’accent) :
-« Dis, je voès que t’avances pô vrémin à l’même allure que mwé, je m’en vais t’laisser aller à ta guise, on s’verra toujours bin plus tard… »
-« Merci, Larry! » Quelqu’un qui comprend les choses sans qu’on les lui disent est vraiment précieux, particulièrement dans un moment pareil.

Voilà donc Larry qui s’éloigne.

J’avais terriblement besoin de ces derniers moments de pleine solitude.
Je sais qu’ils seront les derniers, je le sens.
Une fois Vezelay dépassé plus rien ne sera le même.
Et me voilà qui crapahute sur les petits chemins sinueux qui, au détour de l’un ou l’autre virage en hauteur, me laissent entrevoir de plus en plus distinctement cette merveilleuse colline surplombée par cette non moins splendide basilique Sainte-Madeleine.
Mon regard ne la quitte plus, désormais.
C’est mon seul objectif.
Dès qu’elle disparaît, je suis tellement impatient, avançant avec ferveur, pour bien vite l’entrevoir de nouveau.
Et lorsque je ne suis plus qu’à quelques kilomètres, le soleil apparaît franchement, en plein sur la colline.
Je ne pouvais rêver mieux, et je remercie.

Peu avant d’arriver, enfin, le chemin passe par Asquins qui est le réel point de départ original de la via lemovicensis et non pas Vezelay. C’est d’ailleurs à la sortie de la magnifique petite église que se trouve la toute première coquille officielle en bronze, sertie dans le sol, juste devant le porche.

Je la visite d’autant mieux que quelques bénévoles sont occupés à la préparer pour la fête de Pâques qui approche. Ils m’invitent à venir voir les très belles fresques murales dans la sacristie normalement fermée au public.

Je les quitte et ils me souhaitent bon chemin.
Et je monte vers Vezelay.

L’émotion me submerge inexorablement et, sur la dernière route avant de gravir la colline, je fonds en larmes de gratitude, de joie.
Ça y est, je suis à Vezelay !!
Je n’en reviens pas.
Je ne peux que remercier, au travers des larmes qui coulent car je suis comblé par tant de joie, de satisfaction et d’émerveillement.
Alors que j’entame le rude sentier par la porte Ste Croix, qui mène droit sur la basilique, je reçois un appel des mes parents. Ils sentent instinctivement que le moment est intense, ma voix ne le cache pas, non plus.
Le moment est magique.
Et cette dernière montée, pas vraiment facile, il faut bien l’avouer.
Mais l’entrée dans cet endroit extraordinaire est à ce prix.
L’arrivée devant la magnifique basilique est littéralement stupéfiante, indescriptible et me laisse sans mots.

J’y retrouve Larry, on ne se connait que depuis quelques heures mais nous nous prenons dans les bras l’un de l’autre, puis, à tour de rôle, nous nous prenons en photo devant les marches.
Il est temps de rejoindre mon hébergement et Larry m’apprend que lui aussi dormira à l’accueil Sainte-Madeleine, vraiment tout proche.
A notre arrivée, c’est Yolande qui est hospitalière et nous accueille chaleureusement.
Elle nous montre notre chambre, un grand dortoir fraîchement rénové et très bien aménagé. Quel bel endroit.
Nous avons l’embarras du choix pour notre lit car nous sommes les premiers du jour et il n’y à pas eu d’autres réservations ce qui laisse à penser que nous serons les seuls.

Me retrouver avec une autre personne (mis à part ma petite femme, les deux premières nuits) est une grande première depuis mon départ. Il faut que je m’y prépare, j’ai la nette impression que c’en est terminé pour les nuits seul en hébergement. Très bonne chose d’avoir de la compagnie, c’est d’ailleurs bien normal en chemin.
Mais pas toujours, on verra cela plus tard 😉

Après la douche, la lessive, on passe aux courses pour le repas du soir, en compagnie de Larry qui se propose de cuisinier car il adore cela. Arriver ici, c’est un peu l’occasion d’une petite fête et, malgré les prix littéralement exorbitants de la seule supérette de l’endroit, on se fait plaisir avec, pour une fois, autre chose que des pâtes et de l’eau à boire.
Petit apéro, vin du coin et plat cuisiné maison seront parfaits.

Lorsque nous partageons ce repas, Yolande nous demande si nous comptons repartir le lendemain, ce qui, normalement est la règle. Il faut croire qu’elle est habituée à ce que les gens restent plus d’une nuit ici.
Larry est définitif : ce ne sera pas son cas, il compte bien marquer une pause.
Je dois bien avouer que, de mon côté, l’envie de rester ici jusque Pâques me tente assez bien et c’est l’argument que nous avancerons auprès des pères qui gèrent l’endroit afin d’obtenir leur accord, dès le lendemain.

Première nuit calme, donc.
Ensuite journée de visite de Vezelay et rencontre avec Anne-Marie, ancienne religieuse qui est maintenant mariée et s’occupe de la création de magnifiques icônes dans sa petite boutique au pied de la Basilique.
Un sacré numéro de bonne femme.
Je rends également visite à l’association des Amis de Saint-Jacques de Vezelay, juste à côté de l’accueil Sainte-Madeleine afin de faire un petit coucou et de glaner quelques précieuses informations pour la suite du chemin.
La journée se déroule tranquillement, j’en profite pour faire une bonne lessive qui aura bien le temps de sécher.

La météo à changé radicalement en ce jeudi saint, il pleut régulièrement, fait plus frais et un sale vent est de la partie.
Mais les moments chaleureux et conviviaux passés à l’accueil Sainte Madeleine ont tôt fait de me réchauffer.
Tellement conviviaux qu’ils se transforment bien vite en moments de folie, partagés entre des repas de tapé composés avec les recettes de Larry et ses spécialités canadiennes, les prix affolants de la supérette, les délires à toute heure et l’arrivée de nombreux pèlerins pour le weekend pascal.
Dans le flot de pèlerins arrive Helmut qui vient d’Allemagne et commence son chemin ici, à Vezelay.
Helmut est un ronfleur hors-norme!
Figurez-vous que malgré mes bouchons et bien qu’il se soit installé à plusieurs lits du mien dans le dortoir, le bougre m’a réveillé, et la puissance de ses ronflements faisait vibrer les plaques de plâtre qui garnissent la mansarde du dortoir!! Il faut l’avoir vécu pour le croire !

Les offices ne manquent pas en cette semaine sainte et puisque l’occasion se présente, je participe à quelque uns d’entre-eux, très émouvants et chantés par la communauté de Jérusalem, dans la (trop) petite chapelle jouxtant la basilique et débordante de fidèles.
L’approche de Pâques est intense ici et je suis particulièrement content d’avoir pu y rester pour vivre ces moments exceptionnels, uniques.

Le vendredi verra aussi l’arrivée de ma petite femme qui à fait le trajet depuis la maison pour venir me rejoindre, une dernière fois. Je ne veux plus qu’elle vienne, ensuite. Cinq heures de route quand on aime pas conduire, ça devient presque de la folie et je suis très touché par son geste, mais perpétuellement inquiet de la savoir en route. Mon choix de rester à Vezelay à également compté en sachant qu’elle viendrait m’y rejoindre et ce afin de limiter un peu la distance et de pouvoir à nouveau passer du temps dans cette petite ville extraordinaire qu’elle aussi apprécie beaucoup.

Le samedi en nous baladant nous croisons Martine et Francis rencontrés aux Hérodats. Je suis vraiment heureux de pourvoir les présenter à mon épouse et de passer un peu de temps avec eux à savourer un bon café au fond d’un bistrot peu connu des touristes mais bien des habitants des environs.

Ces moments sont vraiment intenses et précieux, mais je sens que j’en ai d’autres à vivre, je dois me remettre en route, l’envie se fait vraiment très forte depuis hier et demain dimanche sera le jour du départ, avec je l’espère le retour du temps sec.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
  •  
    19
    Partages
  • 19
  •  
  •  

7 comments for “Jour 26 à 29 – De Arcy-sur-Cure à Vezelay

  1. Henri de Fontenay
    22 juin 2018 at 8 h 38 min

    Bonjour Olivier,
    Super étape, et la rencontre avec Larry, canadien Génial! Nous l’avons rencontré quelques jours plus tard avec Patrick, d’excellents souvenirs également et de grosses crises de fou-rires!
    Beau séjour à Vézelay d’où nous partirons la mardi de Pâques avec Patrick.
    A Bientôt
    Henri

    • Le Pèlerin en herbe
      24 juin 2018 at 9 h 03 min

      Bonjour Henri,
      Merci pour ton suivi et tout ces commentaires que je me réjouis de lire lors de chacune de mes publications!
      A bientôt et au plaisir de te lire 😉
      Olivier.

  2. Huet
    25 mai 2016 at 16 h 32 min

    Début de la conversation
    17:25
    bonjour Olivier, nous ne nous connaissons pas… Que dire de cette étape vers Vézelay… J’ai passé une superbe journée hier… Un ami commun Philou le beau-frère de Rui (que je ne connais pas non plus) m’a parlé de votre rencontre d’hier au château de Berseel et de ton récit de Compostelle… que j’ai moi-même réalisé en 2006 … 2121kms de soleil (un seul jour de pluie) et de réel bonheur en trois mois (parti le 21 juin 2006 j’y suis arrivé le 12 septembre)…Ce qu’il ma raconté de ton vécu m’a replongé sur ce Camino de bonheur même si je ne l’ai jamais quitté… j’ai aussi rencontré le chien qui colle au bottines, j’ai vu cette biche…j’ai pleuré aussi à l’idée que ce chemin se termine…j’ai mis aussi 02h45 pour parcourir la dernière étape officielle de 04kms de « Monte de Gozo jusque Santiago » tant mes jambes étaient lourdes et surtout la tristesse et l’envie que ce chemin ne se finisse pas…comme toi, je pense que les motivations pour partir ne se racontent pas (à chacun son chemin et ses motivations ceci Nous appartient et appartient à chacun…)… J’apprends aussi que tu as été le 1er pélerin qui a fréquenté le gîte de Rocroi lors de la 2ème année d’ouverture (j’en suis l’un des bénévoles)… J’ai vraiment très envie de te rencontrer, je suis d’origine Belge né à Binche, j’ai 59 ans…j’habite Rocroi depuis quelques années.. Philippe (Delbart puisqu’il s’agit de lui) m’a dit que tu passerais un jour chez lui, j’aimerais vraiment te rencontrer pour qu’ensemble nous revivions ces merveilleux moments…
    Déjà je t’embrasse avec toute l’amitié qui nous relie au nom du chemin… à très bientôt je l’espère sincèrement…

    • Le Pèlerin en herbe
      10 janvier 2018 at 16 h 38 min

      Bonjour Bernard (? -> déduit de l’adresse mail),

      Quelle joie de relire ce message auquel je ne pense pas avoir répondu, en tout cas avec bien du retard si c’est la première réponse…Et j’en suis sincèrement désolé!
      La vie nous entraîne parfois bien loin de ce nous devrions faire en priorité.
      En tout cas c’est avec un immense plaisir que j’accepte ta proposition de se rencontrer, en espérant qu’elle tienne toujours ?
      N’hésites surtout pas à m’envoyer un petit mot et j’y répondrai avec plaisir (et plus rapidement cette fois) 🙂

      A bientôt, je l’espère sincèrement moi aussi;
      Olivier.

  3. Dominique
    23 mai 2016 at 20 h 05 min

    Très touchant.

  4. patricia danielou
    23 mai 2016 at 20 h 03 min

    formidable ,je vous lie a chacune de vos étapes et j attends la prochaine avec impatience.bon courage et bon pieds.

    • Le Pèlerin en herbe
      24 mai 2016 at 13 h 40 min

      Merci beaucoup pour votre suivi, Patricia, ça fait vraiment plaisir 😉
      A bientôt
      Olivier

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *