Jour 23 – De Mezières à Chablis

 

 

Vingt-troisième jour – Dimanche 29 mars 2015
Parcours :  26 km, difficiles (météo et moral)
Hébergement : Gîte paroissial (15€ + 5€)


 

 

« Dieu à créé un pays plein d’eau pour que les hommes puissent vivre et un pays sans eau pour que les hommes aient soif; Et Il à créé un désert : un pays avec et sans eau pour que les hommes trouvent leur âme. » – Proverbe touareg

Après avoir pris un solide et délicieux déjeuner à la table de notre chambre d’hôtes, ma petite femme me dépose à mon point de départ du jour.

La météo, loin de s’être calmée avec la nuit, est littéralement délirante!

Une fois descendu de la voiture et lui avoir dit au revoir, je regarde mon épouse qui s’éloigne pour rentrer à la maison.
Cela commence à faire loin pour venir me retrouver et je suis inquiet les jours où je la sais sur la route.
Il faudra que je lui dise de ne plus venir aussi loin, pour elle qui n’aime pas conduire, c’est décidément de trop.
Et je me prépare à ce moment ou je sais que je vais cheminer seul, jusqu’au bout, normalement.

Donc, finalement, je continue, oui.
Lorsque j’ai parlé hier de mon état d’esprit à mon épouse, j’ai eu l’impression de lui raconter une mauvaise blague à laquelle je ne croyais pas moi-même. J’avais l’impression d’écouter une histoire stupide venant de quelqu’un qui n’était pas moi. Deviendrais-je fou ? En tout cas je me sens fragile, c’est une certitude.

Me voici à présent seul, au milieu de la pluie qui tombe avec obstination, sur cette petite route à la limite des départements de l’Aube et de l’Yonne. Je ne sais même pas ou j’en suis de mon périple. Je ne compte plus les jours, les heures ne veulent plus rien dire, alors les jours c’est définitivement devenu un drôle de mot. Sauf le lundi, ça je ne l’oublie pas, celui-là!

Cette météo ajoutée à mon moral tout aussi pluvieux, triste et gris rendent le parcours particulièrement ardu tant physiquement que mentalement.

C’est comme cela, j’ai décidé de continuer car arrêter maintenant serait la chose la plus idiote de ma vie. Je vais bien, la santé est très bonne, les pieds sont OK ainsi que les jambes, dos et tout le bazar. Juste ce foutu sac qui me cisaille les épaules et qu’il n’en finit pas de m’agacer. Bon alors si tout va bien physiquement et que c’est « simplement » le moral qui flanche, ça doit bien pouvoir s’arranger quand-même !? Ce n’est pas en rentrant que je vais régler cela avec moi-même, bien au contraire. Et je suis persuadé que me trouver ici et maintenant est le meilleur endroit, le meilleur moment pour y parvenir.
Alors je continue.
Jamais faire demi-tour.
J’y repense souvent à cette parole pleine de sagesse de mon ami Willy.
Même si j’en bave.
Et avec le recul, je me dis : surtout si j’en ai bavé.
J’espère juste que ces moments de désespoir à répétition ces derniers temps sont normaux sur le chemin, qu’il s’agit bien d’un cap ou de caps à passer, à franchir et que cela ne masque rien d’autre. Que ce sont « juste » des choses pourries et enfouies qui remontent.

Une fois quitté le canal par un pont qui marque la limite entre l’Aube et l’Yonne, le chemin balisé entame une montée vers une colline et la traversée de quelques villages dont un au nom fort sympathique de « Bernouille » qui me fait inévitablement penser à grenouille, pour lesquelles le temps est idéal. Je croise également une église St-Jacques, très belle mais fermée et l’envie de m’attarder dans ce village à l’allure au demeurant charmante, n’y est pas.
La pluie ne donne décidément pas l’envie de flâner.

Ensuite je me retrouve dans les vignes et à la pluie toujours aussi battante, s’ajoute un vent terrible, de face.
Cela va durer des kilomètres et des heures. Et rien pour me protéger. C’est très clair, je dois y passer, affronter.
Jusque là j’étais plus ou moins parvenu à protéger mes lunettes des intempéries mais avec ce vent en pleine poire, ce n’est plus possible. Je regarde par-dessous, essayant de distinguer les irrégularités du sol afin de ne pas m’étaler.
Il ne manquerait plus que ça!
Le vent fort et cette pluie incessante en plein visage me lessivent, me lavent, me rendent à moi-même, pauvre petit bidule livré à lui-même au beau milieu des éléments déchaînés. Mes larmes sont diluées par la pluie, mon nez et mes yeux coulent et cette combinaison d’éléments m’emmène ailleurs. Je pleure, je ris, je hurle, tout se mélange en moi en une grande brassée de sentiments conjugués jusque l’infini me semble-t’il et de toute façon jamais rencontrés jusque là.
Ça dépote clairement, en tout cas.
Jamais ressenti cela.
Ça y est, c’est ça, je deviens fou.

Puis, en descendant sur Chablis les éléments se calment.
Et moi aussi.
J’ai la très nette impression d’avoir franchi quelque chose, d’être arrivé dans un autre monde et d’y être parfaitement à ma place cette fois. Un recentrage terriblement efficace. Je ne me sens plus perdu mais bien en place, au contraire.
Même si en lisant « Chablis » sur le panneau à l’entrée du bourg, le nom ne me parle que parce que je l’ai déjà vu sur des bouteilles de vin.
Et cela ne s’arrange pas en regardant le plan de la petite ville à l’entrée, près du syndicat d’initiative afin de trouver la rue de mon hébergement du jour.
Je pense me diriger correctement, mais je pars à l’opposé et m’offre un tour de ville complet et gratuit malgré la fatigue de la journée face aux éléments et face à moi-même.
Retour devant le plan que je prends en photo cette fois.
Et enfin je parviens où je dois arriver. Face à un bâtiment pourri.
Je pense m’être trompé, mais non c’est bien l’adresse.
Après une journée pareille, j’espère juste arriver dans un endroit chaleureux et accueillant.
On n’obtient définitivement pas toujours ce que l’on espère sur le chemin, comme dans la vie.
Ce moment en sera encore un fameux exemple.
Donc je frappe, je sonne et une dame partagée entre surprise et impatience fini par venir m’ouvrir.

-« Hé bien vous arrivez enfin!? J’ai cru que vous ne viendriez plus moi! »
-« Ben écoutez la route n’a pas été facile et oui, me voilà enfin, je suis content d’arriver. »
-« C’est pas grave, venez je vais vous montrer la chambre. »

Je la suis dans le couloir ouvert et glacial pour enfin tourner à une porte à gauche et descendre quelques marches donnant sur un dortoir digne d’un film relatant une guerre quelconque. Des vieux lits rouillés, tout miteux, poussiéreux dans une pièce froide et sale que nous traversons pour arriver devant une porte qui donne sur une grande pièce peu glorieuse, elle aussi. Le sol est composé de divers revêtements, ici quelques carrelages, ici quelques dalles, là quelques lattes de parquet, un ou l’autre tapis et morceau de moquette d’un autre age.

-« Oui on fait ce que l’on peut avec nos moyens, ce n’est pas facile, mais on va bientôt renover. Enfin on espère. »
-« Mmmh »
-« Voici la cuisinière, le sèche linge, faites attention, il ne tient plus, ne faites pas tomber vos affaires et puis la douche et les toilettes »
C’est propre (enfin du mieux que ça puisse l’être) mais vraiment spartiate.
-« Bon! Je vous laisse réfléchir si vous voulez rester et si oui, quand je reviens tout-à-l’heure je tamponnerai votre crédentiale et vous pourrez me donner les sous. »

Que faire? Tout seul ici, cet endroit est un véritable attrape-cafard mais si je pars où vais-je donc aller? A l’hôtel? Ça ne semble guère mieux pour le moral et probablement pour le portefeuille. Et puis tant pis, ça fera bien l’affaire d’une nuit. Je dois définitivement apprendre à ne pas/plus me soucier de ces détails matériels surtout aussi temporaires.
Alors je reste et je paie les 15€ demandés ainsi que les 5€ pour le chauffage.
C’est assez cher quand-même je trouve, surtout qu’il ne s’agit que de l’hébergement…et quel hébergement!
Moi qui avait visé cet endroit en voyant « accueil paroissial pour pèlerins » en pensant naïvement que tous seraient dans la lignée de celui d’Epernay… Tu as décidément encore bien des choses à apprendre, Olivier!

Avant de prendre ma douche, je file à la supérette à deux pas de là, il ne manquerait plus que je la trouve fermée, ce serait le pompon!
Je n’y trouve rien de transcendant et pas envie de refaire tout le tour de Chablis pour trouver autre chose.
Ce sera donc des chips, une boite de raviolis et une bière. Parfaitement équilibré et sain, comme vous voyez.
J’ajoute à cela un verre de vin d’une bouteille gentiment laissée par le(s) pèlerin(s) précédent…et j’en laisserai même pour les suivants, tiens. On à beau être au pays de vins de renom, celui-ci ne doit pas connaitre la réputation de la région.

La soirée est courte car après avoir couché quelques lignes dans mon carnet, et n’ayant rien d’autre à faire, c’est moi que je couche. Et vu l’état de la paillasse et de sa couverture je préfère, en plus, me faufiler dans mon sac de couchage qui lui, au moins, à une odeur que je connais.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
  •  
    14
    Partages
  • 14
  •  
  •  

2 comments for “Jour 23 – De Mezières à Chablis

  1. larue
    4 mai 2016 at 20 h 50 min

    Au moins tu était au sec Daniel

    • Le Pèlerin en herbe
      5 mai 2016 at 9 h 56 min

      Absolument, Daniel!
      Et c’est précisément ce que je me suis dit aussi, d’ailleurs 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

error: