Jour 22 – De Forêt-Chenu à Mézières

 

 

Vingt-deuxième jour – Samedi 28 mars 2015
Parcours :  21 km, faciles (quoique).
Hébergement : Chambre d’Hôtes L’Aquarelle (58€, Top!)


 

 

« Sur la route et dans le désengagement, il y a comme un parfum de désert. Quelque chose de rude et d’abrupt, mais quelque chose, également, qui ne manque pas de suavité. La pureté de la raréfaction. » – Michel Maffesoli

Départ dans la grisaille pour une journée qui sera grise, pluvieuse, triste et boueuse.
Néanmoins je suis bien content d’être parti de mon hébergement précédent qui me laisse un goût amer.

Je suis un peu beaucoup désespéré ce matin, principalement avec l’accueil de hier, la météo, la bêtise de certaines personnes et le mal au corps. Mon sac me fait sacrément souffrir et je ne parviens plus jamais à le régler correctement. Il faudra que je trouve une solution définitive à cela.

Le moral est au plus bas et, pour la première fois, j’ai pensé à l’abandon.
Ma petite femme, heureusement, vient me rejoindre ce soir et ce moment de réconfort et de présence aimante me fera du bien, j’en suis convaincu. Je pense toutefois sérieusement à rentrer demain avec elle.
Je suis désespéré, découragé, fatigué, déraciné. Je ne navigue même plus, je pars à la dérive.
Ma gorge est serrée et, dans un dernier espoir je prie Saint-Jacques de m’aider.
J’aurais dû le faire bien plus tôt : dans les minutes qui suivent, les larmes coulent et me libèrent de je ne sais quoi qui, de nouveau, devait me quitter.
Soulagement immédiat.

Je repars dans un tout autre état d’esprit.

Je commence toutefois à appréhender cet état d’esprit changeant qui me scie littéralement les jambes dans les moments difficiles.
Est-ce le nombre de jours qui commence à augmenter?
La solitude?
La certitude de rien, autrement dit l’incertitude de tout, au quotidien?
Cette douleur du corps tout entier qui, par moments, ne veut clairement pas, ne veut plus aller plus loin et qui le fait savoir avec insistance?
Des passages qui se font?
Certaines choses doivent visiblement me quitter, après une macération qui se fait au long des jours et des heures, au fil de mes pas. Ces choses endormies au plus profond remontent, mijotent, mûrissent ou même pourrissent avant de sortir, de tomber, de me quitter. Parfois douloureusement.
Cette marche est une usine, un laboratoire, un décanteur, un distillateur enfin clairement autre chose qu’une simple marche, je m’en rends de plus en plus et de mieux en mieux compte.

Heureusement, le balisage est idéal car je puis vous garantir qu’avec de pareils états d’esprit et de telles réflexions, il ne ferait pas bon devoir se pencher sur une carte.

A ce propos, déjà, Ervy-le-Chatel est en vue.
Joli petit village qui a encore le droit à quelques facilités sur place : bar-restaurant, librairie, pharmacie, docteur, et tout ce qui permet de vivre : boulanger, boucher, épicier, etc.

Je décide de m’y arrêter et de m’y réchauffer au sec quelques instants.
Une fois n’est pas coutume, je m’assoirai au restaurant du bar pour prendre un plat chaud et espérer sécher un peu pendant ce temps.

Je devrais commencer à en avoir l’habitude, mais rien n’y fait, je n’y parviens pas : ces regards qui me font sentir pleinement étranger, menace potentielle et « pas d’ici, je te surveille avec ton sac à dos, ta tête pas coiffée et ta barbe en bataille » me transpercent à chaque fois. Je commence à comprendre ce qu’un « étranger » doit ressentir, loin de sa patrie.
Enfin me voilà dans la salle du petit restaurant, certes un peu tard pour le repas de midi et j’espère que l’on pourra trouver une solution. Tous les regards, enfin pas deux cent hein, mais la dizaine qui se trouve attablée en ce lieu me décryptent scrupuleusement. Et je finis par m’en moquer. Après tout qu’est-ce que cela va changer ? Je n’ai rien fait de mal, je suis même venu faire tourner un peu la boutique et je repars tout-de-suite après. Alors quoi ?!
La serveuse est, elle aussi, un peu sèche au premier abord mais là encore, tant pis.
Dans le menu du jour, je commande juste le plat de peur de me retrouver incapable d’avancer cet après-midi.
C’est encore possible, j’ai bien de la chance.
Et il arrive ce plat, il est énorme. Mais il me cale bien et cela fait du bien. D’autant que la serveuse revient et entame une discussion avec ce personnage qui, finalement, pourrait bien lui raconter autre choses que les blagues salaces de la tablée de chasseurs un peu plus loin où les gentils petits délires, visiblement habituels, de la veille dame dans le coin près du radiateur.

L’échange est chaleureux et dynamisant, sincère et réellement intéressant pour nous deux. Elle me demande d’où je suis parti et jusqu’où je compte aller, comment cela se passe t’il, si tout va bien et si ce n’est pas trop difficile. De mon côté je lui demande si elle voit souvent passer et s’arrêter des pèlerins ici, si il y à encore beaucoup d’habitants et d’animation dans le village.
Après une bonne demie heure et bien que les derniers occupants soient tous partis, elle ne me presse pas mais je ne voudrais pas la déranger plus longtemps dans le rangement et le nettoyage qu’elle doit faire dans la salle.

Je règle mon dû, la salue et repars vers mon objectif du jour, encore quelques kilomètres plus loin ou mon épouse doit me rejoindre pour revenir ici même et y passer la nuit. Elle me reconduira où je serai arrivé, demain matin, un peu comme pour l’étape de Aubigny-les-Pothées.
En longeant la route, je remarque ce qui pourrait bien ressembler à un GSM dans sa housse, sur le bas-côté.
Je me baisse pour regarder et m’attends à trouver un bidule entièrement fracassé, juste bon à jeter. Mais je suis au contraire très étonné de découvrir un Galaxy S4 flambant neuf, juste un peu mouillé mais en parfait état de fonctionnement. Il est simplement verrouillé par un code.
Sur un bord de route comme cela, il n’a pu qu’être perdu par un (moto-)cycliste qui doit être bien embêté.
Comment faire ? On verra bien, plus tard et si ça sonne je répondrai et expliquerai où je me trouve pour le rendre.

Deux heures de marche et j’arrive à notre lieu de rendez-vous en milieu d’après-midi et commence à attendre mon épouse.
J’attends encore et tente, sans succès de la joindre.
Je discute avec un couple de jeunes qui se sont lancés dans la restauration d’une très vieille ferme.
Quel boulot et quel courage! Je reste admiratif.

Malgré cette distraction, je ne vois toujours pas arriver mon épouse et cela commence à m’inquiéter.
Après un bon moment, je reçois enfin un message : elle s’est manifestement trompée sur la route, encodant un mauvais nom de village dans le GPS et prenant donc une direction erronée. Elle m’annonce qu’elle arrivera dans environ 1h30. Bigre !
Je n’ose me remettre en route de peur qu’elle ne s’égare encore en me cherchant, une fois sur place, et reste donc abrité du mieux que je peux dans ce petit abri en bois qui sert aux usagers du bus.

Lorsqu’elle arrive enfin, je suis transi de froid et, pour une fois, assez content de m’asseoir dans la voiture chauffée, au sec, à l’abri pour rejoindre notre location au village traversé en milieu de journée.
L’accueil est formidable et la chambre une pure merveille. Heureusement qu’il y à un tarif pèlerins, même assez élevé, car au prix normal nous n’aurions jamais fait ce choix. Mais une chambre douillette et une super douche bien chaude, il faut bien l’avouer, ça fait du bien 🙂

Peu après être installés, il est déjà l’heure d’aller trouver notre pitance du soir. Le resto du bar de ce midi est fermé le soir, par contre le bar est ouvert et je repense au portable trouvé cet après-midi.
Il me vient une idée : le déposer dans un bar assez fréquenté en expliquant ou je l’ai trouvé est, il me semble, le meilleur moyen de le mettre sur la piste de son propriétaire. Je rentre, de nouveau les regards sont explicites et je m’explique. On se détend, ça va mieux, il ne va finalement pas nous bouffer ce drôle-de-gars-pas-d’ici.
L’idée est bonne car le patron pense bien connaître le gaillard qui est en photo sur le fond d’écran, même si une perruque rose fluo et des lunettes de soleil n’y aident pas vraiment. Il va tenter de le contacter. Ou de lui remettre à l’occasion.

Nous poursuivons donc à la recherche d’un petit truc sympa pour manger et découvrons un restaurant spécialisé dans les flammekueche et les crêpes bretonnes. Original et démocratique. Et choix qui se révélera savoureux.

Enfin retour à la chambre, il tombe des hallebardes et le ciel ne semble pas vouloir s’en défaire.

Demain est un autre jour, il fera clair, inutile de se tracasser pour rien.

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
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