Jour 19 – De Bagneux à Savières

 

 

Dix-Neuvième jour – Mercredi 25 mars 2015
Parcours : 22 km, faciles mais longs et monotones.
Hébergement : Mme Noble (35€)


 

 

« Je sais que ton coeur est inquiet, mais sache-le : n’aie pas peur de cette lumière que la souffrance vient d’allumer en toi. » – Bruno de Stabenrath

Quitter un tel endroit, forcément ce n’est pas facile.
Et là, j’en ai le cœur gros quand-même.
Ce genre d’accueil est précieux, surtout en chemin. Une manière de se requinquer physiquement et aussi, souvent, moralement.

Le moral, ce n’est pas trop ça aujourd’hui justement.
L’éloignement commence à se faire sentir, je prends un autre rythme, une autre vie, finalement.
Les habitudes changent.
Le corps raconte, crie, s’exprime, se plaint.
Nous nous expliquons en chemin et visiblement l’étape de hier, il n’a pas trop aimé.
Il faudra pourtant qu’il s’y habitue, d’une façon ou d’une autre. Pas le choix, il faut avancer.

Je perds la notion du temps et ce genre de journée à longer un canal en ligne droite sur des kilomètres y aide fort bien.
J’ai remarqué que je ne note plus que la date du jour dans mon carnet depuis 2 ou 3 jours.
J’ai oublié de numéroter le jour du parcours et cela me va très bien.
Au début je regardais l’heure en me disant : « Ha il va falloir penser à manger », mais très vite, au bout de quelques jours seulement, j’ai commencé à manger parce que j’avais faim, même plusieurs fois par jour et non plus parce que c’était le moment.
Je commence à vivre au rythme de la nature et, jour après jour, à force de pas, je m’aperçois profondément combien nous en faisons tous partie. Cela devient une telle évidence.
Des choses se passent en moi, ces longues lignes droites plates, monotones, déjà rencontrées avant Reims, bousculent bien des choses en moi.
Inévitablement.
Que je le veuille ou pas, des choses remontent, parfois de bien loin, enfouies, que je pensais oubliées.
Mais non, elles sont bien là, c’est très clair à présent.
Et le dialogue s’amorce au fil des pas.
Comme si la douleur y aidait, car oui, marcher toute la journée, tous les jours, avec un sac de plus de dix kilos sur le dos, souvent à longueur de routes asphaltées ou de toute façon souvent inconfortables, ça finit par être douloureux. Ne fut-ce que par manque d’habitude. Mais pas tout le temps. Je sais, je sens que mon corps change, qu’il à des choses à me dire, qu’il faut absolument que je l’écoute et que cela ira mieux. J’ai des choses à comprendre et je sais, je devine que c’est au fil de mes pas que je les comprendrai ou du moins que je commencerai à les comprendre.
Car même si tout est lent au fil de la marche, tout se bouleverse en moi à une vitesse folle.
C’est « le bordel dans la cabane » si je puis dire.
Tout flanquer par terre, tout jeter par les fenêtres, puis faire le tri, un sérieux tri, même et puis, je l’espère, tout ranger en ayant viré le superflu.
Quel boulot m’attend !
J’en devine, je commence à en apercevoir un petit bout. Et ça ne sera pas facile, ça j’en suis convaincu.
Mais je veux absolument le faire, il est temps, c’est nécessaire, je le veux, je le peux.
Et qu’importe la manière, qu’importe la douleur, qu’importe le temps.
Je vais y arriver.
Je commence à apprendre à faire confiance.
Confiance en ce Chemin qui m’a appelé et qui, à présent, mètre après mètre, me guide, m’aspire et me triture.

Et les mots, je vous assure, sont encore bien loin d’exprimer une infime partie de ce que je ressent à ce moment, même si, en les écrivant pour vous, je ressens de nouveau intimement ces moments vécus au plus profond.

Souvent rien n’est facile dans la vie et ce chemin qui en est un véritable concentré comme je commence à m’en apercevoir, en est un excellent résumé. Une leçon fabuleuse, mais en accéléré. Un truc pas banal que je n’ai jamais vécu auparavant.
Et ce n’est que le début.

Le ciel est gris, le vent est froid, mais je n’aurai pas de pluie, finalement.
Je quitte la berge du canal au bon endroit afin de rejoindre le village où je vais faire étape.

Arrivé chez Madame Noble qui m’héberge ce soir, je trouve porte close.
J’attends, donc et la voici qui finit par arriver au volant de sa petite voiture, de retour de quelques courses.

Je la salue, me présente et elle me répond : « Madame Noble ». Point.
Déroutant et pas super convivial comme accueil.
Nous entrons chez elle et pour aller me désigner ma chambre, en passant dans le couloir que quelques objets encombrent, elle leur envoie un grand coup de pied pour se faire de la place.
L’atmosphère se détend quelque peu. En fait Mme Noble est très gentille, très active dans beaucoup d’associations, mais à un caractère bien trempé. Il ne faut pas lui en raconter, ça se sent.
Elle va justement lancer une lessive et me propose de me laver des affaires, si jamais ça me tente.
Ça ne se refuse pas, bien entendu. Juste ne rien oublier demain matin.
Après le rituel devenu traditionnel à l’arrivée, hormis la lessive donc, je me retire dans ma chambre pour prendre soin de mes petits pieds et coucher quelques mots dans mon carnet.
Nous ne tardons pas à passer à table.
Mais on ne discute pas. A peine quelques mots échangés.
Madame Noble regarde la TV en face d’elle, avec son émission favorite.
J’ai un peu l’impression d’être à l’hôtel, pas chez quelqu’un qui se dit accueil pèlerin alors qu’elle passe peut-être à côté de chouette moments d’échange. Et je ne dis pas cela pour moi, ce serait présomptueux mais je suppose qu’elle fait de même avec les autres marcheurs ou pèlerins qu’elle accueille.
Ou alors ma tête ne lui revient pas, allez savoir. En tout cas je ne le saurai jamais. Et ça n’à aucune importance, finalement. C’est juste un peu dommage, mais c’est son choix et je le respecte.

Suite au dessert, je ne tarde, de toute façon, donc pas à rejoindre ma chambrette et les bras de Morphée peu de temps après.

 

 

Pour voir le diaporama, et donc les photos en grand et bien nettes, il suffit de cliquer sur la première…
  •  
    8
    Partages
  • 8
  •  
  •  

4 comments for “Jour 19 – De Bagneux à Savières

  1. Dominique
    28 avril 2016 at 16 h 26 min

    C’est le statu quo !

    • Le Pèlerin en herbe
      29 avril 2016 at 13 h 32 min

      Bon courage ! 🙂

  2. Dominique
    28 avril 2016 at 13 h 45 min

    Toujours aussi contente de te lire !

    • Le Pèlerin en herbe
      28 avril 2016 at 15 h 37 min

      Et très content que tu me suives, Dominique, merci!
      J’espère que tes préparatifs avancent bien ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

error: