Jour 17 – De Baye à Sezanne

 

 

Dixeptième jour – Lundi 23 mars 2015
Parcours : 22 km, assez faciles.
Hébergement : Foyer Françoise de Sales Aviat (20€)


 

 

« On ne peut pas juger une personne sans connaître toute sa vie, ce qui signifie que tes jugements sont toujours faussés par une connaissance partielle de la personne.
Aime les autres comme ils sont et respecte-les. » – Henri Bartholin

 

Le petit-déjeuner fut assez léger et après avoir fait tamponner ma crédentiale, je quitte, vers 10 heures, l’ambiance malgré tout assez particulière du château de Baye et le foyer de la charité.
Le soleil est bien présent.
Par contre le boulanger, pas.
Nous sommes lundi, en France c’est jour maudit pour le marcheur que je suis, tout est fermé, tout est mort, en particulier dans les villages et les bourgs qui ont la chance d’avoir encore l’un ou l’autre commerce à disposition.
J’ai encore tendance l’oublier, d’autant que la notion des jours et du temps s’estompe peu à peu en moi.
Mais avec la journée d’aujourd’hui, cela restera gravé définitivement car je n’ai trouvé absolument aucun commerce sur mon chemin.
Les fruits secs de secours et la pomme ne m’ont pas vraiment calé et vers le début d’après-midi je sens bien que je marche dans le vide, mes muscles de marcheur en reconstruction réclament.
Les guibolles flageolent un peu.

En arrivant à Lachy, mon dernier espoir tombe, tout ce qu’il reste des commerces d’antan ce sont de vieilles enseignes décrépies, des vitrines poussiéreuses sur lesquelles sont apposées des affiches « Commerce à remettre » ou « A vendre ».
Dans ce village, une maison sur deux l’est également, à vendre. Quel triste constat!

En finissant de traverser la dernière rue, j’aperçois une vieille dame occupée à chipoter dans son jardin.
Elle me salue, je fais de même et j’en profite pour lui demander si il y aurait encore un quelconque commerce ici.
Négatif. Et depuis des années. Elle en est la première désolée, comme bien d’autres dans le coin.
Depuis la fermeture du dernier boulanger, il faut attendre la camionnette du pain qui passe une fois par semaine et se faire aider par un voisin ou l’autre ou un membre de la famille qui habite si loin, pour se faire rapporter quelques courses, quand c’est possible.
Dommage cet effet boule de neige dans bien des villages que j’ai déjà pu traverser, en pleine désertification.
Je suis embêté, elle le voit et ne veut pas me laisser repartir sans rien, alors elle m’offre quelques tranches de brioche, des biscuits et un fruit, en espérant que ça ira. J’en suis mal à l’aise car j’ai le sentiment profond qu’elle se prive et puise dans ses réserves pour me donner quelque chose, mais elle insiste, pas question de refuser.
Je suis ému, la remercie chaleureusement et la quitte, l’œil humide.

A peine arrivé au bout de la rue, je mange les tranches de brioche qui, avec leur sucre rapide, agissent de suite.
Ça fait du bien. C’était tout simplement nécessaire pour ne pas arriver sur les genoux.
J’ai appris en marchant que le coup de mou, quand on le sent, c’est trop tard, après ce n’est plus jamais pareil pour le reste de la journée.

J’ai de nouveau croisé des vignerons en descendant sur Sezanne et j’ai passé quelques minutes de discussion passionnante avec ces amoureux du terroir qui aiment à le partager.

Enfin j’arrive dans le bourg où je me renseigne pour trouver le foyer Françoise de Sales, étape du jour.
Tout le monde connaît, c’est facile et vite trouvé.
L’accueil est fort agréable dans cette maison de repos qui héberge également quelques handicapés mentaux.
Un chien, appelé ‘Joyeux’, tient compagnie aux pensionnaires tout en créant une ambiance familiale, conviviale et détendue. Que voilà une initiative originale et intelligente!

Après quelques instants une sœur arrive, me pose quelques questions et puis m’invite à la suivre afin de me m’indiquer ma chambre, très agréable et lumineuse, propre, impeccable. Alors que je ne pensais même pas (encore) à poser la question, elle me montre un petit bout de papier posé sur la table en me disant :
– « Et ici vous avez le code wifi » avec un grand sourire! 🙂

Bien que le temps soit au beau, que cet endroit et les gens soient vraiment très accueillants et la chambre parfaite; je me sens le moral fragile ce soir. Peut-être est-ce dû à la fatigue ou au manque de nourriture de la journée, je n’en sais rien, mais une fois la douche prise, la lessive faite et quelques notes transcrites dans mon carnet, je file dehors me balader, prendre l’air… 🙂

C’est très agréable ici, et la personne de l’accueil m’a recommandé quelques endroits à ne pas manquer comme un très vieux cadran solaire à trouver dans une petite rue, une très ancienne halle magnifiquement restaurée et modernisée ainsi que quelques autres endroits à voir. Voilà qui fait du bien, tiens.

Après m’être promené tranquillement dans les quelques rues, je reviens au Foyer, toujours aussi fatigué mais de meilleure humeur. On ne va pas tarder à passer à table et on m’installe avec deux prêtres qui officient régulièrement dans cet établissement et en profitent pour partager le repas. La conversation s’engage. L’un d’eux est assez âgé, semble agacé et énervé pour je ne sais quelle raison. Il taquine parfois sèchement (je trouve) le personnel qui le sert. Ils doivent être habitués, mais c’est dommage je trouve. Il repousse même verbalement et vivement une vieille dame un peu perdue qui vient lui adresser un discours quelque peu décalé … étrange.
L’autre prêtre, mince et plus réservé, parle peu et dès qu’il ouvre la bouche se fait rabrouer par le premier.
Je suis assez mal à l’aise, je dois bien l’avouer.
D’autant plus que certains membres du personnel sont très gentils, patients et attentionnés avec les résidents, mais pas tous, ce qui ajoute à mon inconfort. Je comprends qu’il faille énormément de patience, de dévouement et de courage pour exercer ce métier, véritable vocation, mais un peu plus de compréhension envers ces ‘anciens’ desquels nous prendrons tous normalement la place un jour ne serait-il pas une bonne chose ? Cela n’aiderait-il pas à voir passer les journées plus rapidement, la satisfaction du travail bien fait et la bonté partagée en plus ? Sans doute bien plus facile à dire qu’à faire.
Je ne juge pas, je m’interroge tout simplement, me demandant aussi « Et moi, comment serais-je à leur place? Que ferais-je? »
Mais à l’heure où je suis un peu (beaucoup) perdu vis-à-vis de ma propre orientation professionnelle à venir, je me dis que, décidément, même si j’aime être au service des autres, je ne suis définitivement pas fait pour ce genre de travail.
Le premier prêtre à expédié rapidement son repas, réclamant plusieurs fois du vin, comme un dû.
Il se lève de table et nous salue son collègue et moi.
L’ambiance s’allège quelque peu alors qu’il n’attendait que son départ pour entamer la conversation. Il est d’une gentillesse et d’une compassion qui compense largement le manque du premier.
D’ailleurs la vieille dame de tout-à-l’heure vient tout de suite vers lui pour lui tenir le même discours toujours un peu décalé. Mais il l’écoute, la raisonne, la regarde avec tendresse. La vieille dame lui sourit et se détend. Elle voulait juste une oreille attentive, une parole douce au milieu de tout le tohu-bohu qui doit régner dans sa pauvre tête.
Encore une fois, je ne veux pas juger le premier prêtre dont je ne connais absolument rien, mais il me semble, de prime abord, que je viens bien de croiser le disciple de Jésus, aimant et attentif.
Une autre dame arrive et dit au prêtre qu’elle regrette vivement que ce n’ait pas été lui qui a célébré la messe de la veille car elle n’aime vraiment pas quand c’est son collègue qui vient. Il lui répond, tout en gentillesse, que son collègue fait de son mieux mais que ce n’est pas facile pour lui.
En deux mots qu’il me dit, j’ai compris ce qui se passait avec son voisin de table de tout-à-l’heure.
Inutile de s’étendre en décriant sur son attitude, cela ne servirait à rien. Attitude et paroles intelligentes d’un personnage qui ne l’est pas moins.
Nous terminons notre repas en discutant de choses et d’autres, tranquillement mais passionnément, avant de nous saluer et de nous souhaiter respectivement un bon chemin, différents, mais aussi tellement semblables.
Je remercie les dames du service et souhaite bonne nuit à toutes celles et ceux que je croise en quittant la salle à manger.
Après avoir regagné ma chambre et complété mes notes du jour, je ne tarde pas à m’installer dans mon lit.
Mais, alors que je m’assoupi, j’entends hurler dans une chambre voisine.
Une dame perdue, visiblement. Entre deux vociférations, elle appelle au secours.
Je m’inquiète et, depuis ma chambre, passe la tête dans le couloir pour voir une aide-soignante arriver et me faire signe de ne pas m’inquiéter. Les cris ne diminuent que peu et je décide une nouvelle fois de garnir mes conduits auditifs des petits bouts de mousse orange fluo qui leur vont si bien dans ce genre de situation 😉

 

 

  •  
    7
    Partages
  • 7
  •  
  •  

8 comments for “Jour 17 – De Baye à Sezanne

  1. Henri de FONTENAY
    14 juin 2018 at 13 h 57 min

    Bonjour Olivier,
    Tu as un dictionnaire des citations à dispositions où une connaissance encyclopédique ? En tous les cas j’apprécie ces citations de chaque jour !
    Et oui, la France des campagnes se désertifie de plus en plus, personnellement je ne comprends pas ces gens qui s’accumulent dans les grandes villes avec la pollution, le bruit, les problèmes de délinquance et de places de parking alors que l’on est si bien à la campagne!
    Merci à mon employeur qui m’a fait venir m’installer en pays Châtillonnais en me débauchant. En 30 ans la population est passée de 7500 à 5000 habitants l’hôpital ferme, il n’y a presque plus de médecins, mais que la vie y est belle!
    A bientôt Olivier
    Henri

    • Le Pèlerin en herbe
      16 juin 2018 at 9 h 42 min

      Bonjour Henri,
      Merci pour ton commentaire, encore une fois.
      Hooo que oui, la vie est belle à la campagne lorsque l’on à la chance d’en profiter dans un bel environnement.
      Mais pas toujours facile lorsque l’on doit travailler et que cela prend deux heures de trajet chaque matin et chaque soir…ce qui explique parfois le choix de certains. Mais lorsque cette démarche de vivre entassé les uns sur les autres volontairement « pour avoir tout sur place », je dois bien avouer que je ne comprends pas bien non plus.
      Je vois que tu as eu la chance de pouvoir travailler à proximité de chez toi, dans un cadre agréable, ce qui est un sacré avantage.
      A bientôt,
      Olivier.

  2. Luc
    10 janvier 2018 at 16 h 07 min

    Enlalaaaaa, Joyeux ! Adorable…
    J’ai joué longtemps avec lui dans le hall, à mon arrivée 😉
    C’est tout juste si il ne m’a pas parlé de toi ! lol

    • Le Pèlerin en herbe
      10 janvier 2018 at 16 h 13 min

      🙂 Excellent !
      J’ai peur des chiens en réalité, mais celui-ci apporte une telle dose d’apaisement et de gaieté que je ne m’en suis même pas aperçu tant il fait du bien.
      Quel bel endroit, j’en garde un chouette souvenir moi aussi !

  3. Gerald
    27 avril 2016 at 9 h 36 min

    Merci Olivier.
    Un style toujours très bienveillant. On se fait du bien à vous lire.
    Bonne journée

    • Le Pèlerin en herbe
      27 avril 2016 at 9 h 38 min

      Bonjour Gérald,
      Merci beaucoup pour ton commentaire qui me touche beaucoup!
      C’est avec plaisir que je continue à partager cette aventure fabuleuse avec des personnes qui apprécient et le font savoir 😉
      A bientôt
      Olivier

  4. PascaLi
    26 avril 2016 at 15 h 13 min

    J’avais aussi été marqué par cette désertification des villages. Beaucoup de maisons inoccupées ( secondes résidences ? ) ou même vides et à l’abandon. Ces petits villages se meurent faute au manque d’attraits pour les jeunes. Seuls sont encore là les ainés qui y survivent tant bien que mal.

    • Le Pèlerin en herbe
      26 avril 2016 at 15 h 35 min

      Merci pour ton commentaire, cher Pascal.
      C’est vrai que c’est triste de voir cette désertification de pourtant si jolis villages, pleins de charme.
      Il n’y à plus rien autour et c’est l’effet boule de neige : moins de commerces et de services, les gens partent, et les derniers commerces ferment…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *